435 – Emma

Tout avait bien commencé. Je travaillais pas aujourd’hui, j’avais des congés payés à poser. Un week-end supplémentaire en pleine semaine, de quoi faire la grasse matinée et me reposer. J’ai rien foutu jusqu’à 16h d’ailleurs ; j’ai regardé des séries, lu des trucs, et le seul mail auquel j’ai répondu c’était celui d’un invité pour mon émission. Il confirmait sa venue et ça m’a rendu heureux.

Ton pote Benjamin m’a appelé mais j’ai pas décroché. J’ai pas écouté son message non plus.
 
 
À 16h je suis sorti. J’avais quelques courses à faire, j’ai déjeuné aussi. Je suis rentré, j’avais prévu de ranger mon appart mais à la place j’ai zoné. Les bienfaits de vacances improvisées, on le fera demain de toute façon, c’est pas important. Ton pote m’a rappelé, ça m’a étonné car il m’appelle jamais. J’ai pas décroché : j’aime pas le téléphone et c’était une bonne journée, alors pourquoi la gâcher ?
 
Deux heures plus tard, je me préparais pour aller chercher des caisses remplies de coupures de presse chez une connaissance, à Gennevilliers. Ça s’invente pas. Avant de sortir j’ai écouté le message de Benjamin. Il dure neuf secondes. « Rappelle-moi, j’ai… j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer ».
 
J’ai pas rappelé.
 
 
Je suis parti vers le métro. J’ai pas rappelé car je voulais pas savoir, je savais mais je voulais pas savoir, je voulais pas que ça devienne vrai. Dans le métro j’ai joué à des jeux nuls sur mon téléphone. Tout pour pas penser. J’ai récupéré mes caisses, j’ai commandé un Uber. Ça pesait trois tonnes, mes jambes tremblaient, j’ai pas rappelé. J’ai eu envie de vomir dans la voiture alors on a ouvert les fenêtres car j’ai jamais supporté l’air vicié de la clim mais ça a rien changé.
 
Ça venait pas de là.
 
 
Y a un peu plus de deux ans t’as eu un accident à vélo. Coma, soins intensifs, perte du goût, t’as tout surmonté avec le sourire. On avait eu peur Benjamin et moi mais maintenant ça allait mieux, beaucoup mieux. Y a trois jours tu publiais encore sur Facebook des photos de ton voyage en Scandinavie, alors qu’est-ce qui avait bien pu se passer, hein ? C’était derrière, tout ça. C’était fini.
 
 
En ressortant de chez moi pour aller à une soirée, je l’ai rappelé. Fallait que je le fasse, j’arrivais plus à marcher de toute façon, savoir sans savoir vraiment je pouvais pas. Il a décroché tout de suite, même s’il était au théâtre en train de répéter. Il m’a dit « Ça va ? », j’ai répondu « Il s’est passé quoi ? ». Je voulais pas attendre, je voulais plus attendre.
 
Un accident de train en Norvège. Benjamin avait pas osé demander tous les détails à ta mère, il savait pas si tu faisais partie d’un accident plus large ou « si tu étais l’accident ». J’ai pensé suicide mais c’était pas possible, pas maintenant, plus maintenant, pas ça. La cérémonie aura lieu la semaine prochaine et on en saura plus d’ici là. Le temps qu’ils rapatrient ton corps.
 
 
« Tu as failli mourir ». C’est ce que j’écrivais, il y a deux ans. Je l’écrivais car c’était une forme d’espoir, l’idée que c’était pas passé loin mais que t’avais survécu, que t’allais t’en sortir. Que tu serais encore là longtemps à nous raconter tes déboires avec les mecs, à cuisiner pour nous, à me demander mon avis sur tes créas ou à me faire relire tes dossiers. Je l’écrivais, et maintenant je ne peux plus.
 
Tu vas me manquer.

434 – Échappée

« Et puis, un jour, je suis partie.
 
Je l’ai dit à personne et je me suis barrée. Enfin, j’ai texté ma mère, je lui ai dit que je l’aimais, qu’il fallait pas qu’elle s’inquiète, que j’allais la contacter bientôt, mais qu’elle pourrait plus me joindre à ce numéro. Puis j’ai jeté ma carte SIM dans la Seine – j’ai gardé le téléphone quand même, 600 boules, ça peut servir, je ne suis pas folle vous savez. Un passage à la banque, casser le PEL, y avait assez pour acheter un aller-retour pour la Mongolie et filer 10€ à tous les SDF croisés sur le chemin de l’aéroport. J’ai pris des billets en business, tant qu’à faire, c’était plaisir, et tant pis s’il me restait que 400€ une fois arrivée sur place. J’me disais que je me débrouillerais – c’était le but en plus, non ? J’suis partie avec un gros sac à dos, pas mal de vêtements, mes papiers, des carnets, des chargeurs, mille trucs dont j’avais pas besoin et que maintenant j’ai plus.
Y avait des trucs dont j’avais besoin et que j’avais pas, aussi, mais ça je le savais pas encore.
 
Fallait que je disparaisse, vous comprenez ? J’ai tout laissé. Mon appart un peu en bordel, la vaisselle pas faite, la carte de mon club de gym, le badge du taf, les papiers à remplir pour la CAF, pour les impôts, pour la fac, mes enceintes à 1000€, ma télé à 500, ma carte de ciné. Les traces de ma vie d’avant, les symboles de ce que j’étais, de ce que je devenais. J’ai rien pris, pas même la peluche que ma meuf m’avait offerte pour nos deux ans. Je l’ai même pas prévenue, ma meuf.
 
Quand j’me suis assise dans l’avion j’ai eu peur de vouloir redescendre. J’ai eu peur de regretter, de me planter, d’être en train de faire n’importe quoi. J’étais en train de faire n’importe quoi d’ailleurs, mais ma vie c’était le bordel et parfois pour tuer une tornade faut une tornade encore plus grosse. Qui tourne dans l’autre sens.
L’avion a décollé, j’ai vomi. Ça m’était jamais arrivé. J’ai vomi, et j’ai dormi d’un sale sommeil fiévreux. J’étais pas malade, juste flippée. Je délirais dans mon sommeil ; j’ai vu Dieu, la Mort, et même mon père. Ils m’ont tous dit la même chose : qu’il était temps, que j’étais libre, que j’avais fait ce qu’il fallait. Pour une fois qu’ils avaient un mot encourageant, eux.
 
Avant qu’on se pose, j’ai vu par le hublot les grandes plaines du pays. J’me suis dit que j’allais enfin pouvoir être seule, vraiment seule, me myself and I. J’attendais que ça. L’herbe entre mes doigts et le ciel étendu sous mes pas. Le vent dans mes oreilles et la nuit sur mes épaules. La boue je m’en fous, le froid j’m’en bats, et puis la pluie c’est joli. Laissez-moi là. Au milieu de nulle part. Personne viendra me chercher.
C’est parfait. »

433 – Les araignées

Dès que je bouge les yeux elles sont là. Elles apparaissent partout, multitude grouillant sur toutes les surfaces, sur les gens, sur mes bras, sur mes jambes, sur mes doigts, dans mes draps. Elles sont là et agitent leurs corps terrifiants pour se mouvoir.

Elles.
Les araignées.

 
Au début j’ai cru que c’étaient des taches. De simples taches dans mon champ de vision. Pour l’œil non entraîné elles en sont c’est sûr, mais ce n’est pas la vérité. Ce ne sont pas des taches. Ce sont des araignées.

Des araignées noires aux pattes bien visibles, qui s’empressent de tout recouvrir.

 
J’ai commencé à les voir il y a plusieurs mois, désormais. Au début il y en avait une ou deux à la fois, jamais plus ; maintenant c’est toujours une multitude qui se montre, une foule arachnéenne qui occupe l’espace. On me dit qu’elles ne sont pas réelles. Que c’est dans ma tête. Que j’hallucine.

Chaque matin je me réveille pourtant en sang, les bras raclés à force d’avoir gratté leurs piqûres qui m’agressent – je préfère m’arracher la peau plutôt que de ressentir leur brûlure une seconde de plus.

 
Pour ne pas les voir je reste immobile. Le plus possible. Elles sont cachées tant que mes yeux ne bougent pas, tant que je suis concentré sur un seul et unique point. La moindre distraction les fait ressurgir et me pousse vers la panique ; la seule solution est alors de fermer mes paupières, de les clore si fort que j’en ai mal à la tête et qu’il ne reste plus que ça, ces muscles pressés l’un contre l’autre, ces cils fermés hermétiquement qui concentrent tous mes membres et accaparent tous mes nerfs pour m’empêcher de sentir la masse fourmillante qui s’est animée autour de moi.

Autour, dans le meilleur des cas.

 
J’ai peur qu’un jour l’une d’entre elles passe au travers. Qu’elle parvienne à mettre en défaut mon système de protection. J’ai peur qu’une s’infiltre dans mon corps, dans ma bouche ouverte, ou vienne s’incruster dans ma rétine. J’ai peur de ne plus avoir d’autre choix que de les voir, et de ne jamais pouvoir m’en débarrasser. Aujourd’hui j’ai cette liberté. Je suis toujours capable de les repousser.

Je peux me préserver des araignées, oui. J’y arrive encore. Mais pour combien de temps ?

 

432 – A(u) fond

Avant j’étais à fond, maintenant je suis au fond. Ce n’est qu’un « u » en trop et c’est bien le seul ; dans ma vie y a rien en trop, y a que des trucs qui manquent, que des trucs en moins. Y a que des gens qui partent, des gens qui ne sont pas là, des réussites qui s’échappent en emportant ma volonté, et puis l’amour qui n’est plus là aussi, l’amour que je ne ressens plus et qui ne se réincarne pas.

Comment on guérit du vide, hein ?

 
Le vide. C’est pas un bon nom ça, le vide. En réalité c’est une sorte d’énorme tempête, mille choses qui tournent et s’emmêlent jusqu’à ce qu’elles ne ressemblent plus à rien, jusqu’à donner l’illusion du vide alors qu’il n’y a que des nœuds. Le boulot, Elle, C., M., les amis que je ne vois pas, les amis qui n’en sont pas, R., les blessures que je provoque, celles que je subis, les erreurs qui s’enchaînent et le répit qui ne vient pas. Il n’y a pas de répit. Il n’y en a plus.

Y a que le chaos, mon gars.

 
Alors fav, si toi aussi tu tournes en rond. RT si tu veux qu’on vienne t’en sortir. Chante pour expulser, crie pour exploser, pleure pour en finir. Plains-toi, tais-toi, prie, fais semblant, ronge-toi les ongles jusqu’au sang et saigne-toi jusqu’à en crever. Détruis pour ressentir, détruis pour qu’il se passe enfin quelque chose et tant pis si on te cogne en retour, de toute façon ça peut pas être pire et tu le sais très bien, y a qu’eux qui le voient pas.

Personne ne te frappera plus fort que tu ne le fais déjà.

 

431 – Errances

Perdu dans un appartement trop grand qui était le mien mais ne l’est plus vraiment, seul, en plein milieu de la nuit, j’erre de pièce en pièce en imaginant ainsi parvenir à réfléchir. En espérant trouver des solutions, comme je l’ai toujours fait. En me disant que je vais enfin réussir à penser.

En réalité, évidemment, plus je marche plus je m’égare.

 
Mon regard se pose sur tous les objets alentours. Les tables. Les canapés. Les chaises, les fauteuils, les lampes, les buffets, les livres, les tableaux, tout y passe et je réalise que rien n’est à moi. Tout ce qui était mien, tout ce qui a toujours été mien, tout cela ce soir ne m’appartient plus. Je comprends que ça n’a jamais été le cas ; j’ai toujours simplement été de passage ici, un locataire longue durée qui n’avait pour vocation que de s’en aller.

Je suis là alors que je ne devrais pas, que je ne devrais plus ; les pièces pleines me paraissent vides et je suis vide, moi aussi.

 
Sur mon ordinateur traînent les restes d’une recherche que je pense moi-même aberrante. Incapable de trouver un bar pour un rendez-vous prévu pour le lendemain je m’en suis remis à Internet comme on consulte un oracle, comme on se fie à une prédiction quand on ne sait plus où on va. Je m’en veux d’en être arrivé là.

Je m’en veux de ne pas savoir où on peut aller boire un verre, dans mon propre quartier.

 
Perdu dans mes onglets, je redécouvre d’anciens amis, et ce qu’ils ont fait de leur vie. Ils n’étaient pas les plus brillants. Ils n’étaient pas les plus aimés. Pourtant ils ont étudié à Oxford, à Harvard ; ils apprennent la géopolitique, les flux migratoires, la géothermie, ils sont élèves aux Beaux-Arts, à l’école des Mines, ils sont ingénieurs, futurs médecins ou architectes. Ils sont partis vivre à l’étranger, ils ont vécu, voyagé, travaillé.

Quand la nuit arrive je parie qu’ils ne se sentent pas vides, eux. Je parie qu’ils ne m’envient pas. On n’envie pas les imposteurs. On n’envie pas les ratés.

 
En me décollant de l’écran pour ne pas sombrer dedans j’aperçois mon reflet dans un vieux miroir posé sur une cheminée. Je m’approche et je me regarde dans les yeux, droit dans les yeux, droit dans l’âme. Bien au fond.

Il n’y a rien à voir, mais il y a de la peur. Beaucoup de peur, rien que de la peur, la peur qui recouvre tout le reste, la peur qui envahit et détruit. La peur et puis c’est tout.

 
Je suis si las d’être vide et apeuré. Si las.

Si
Las

 
Je ne sais pas si je trouverai la solution, cette fois.

 

430 – Promesse

J’aimerais bien que tu tiennes ta promesse, pour une fois. Une fois de plus.

J’aimerais que tu sois là.

 
Tu avais dit que tu serais toujours là pour moi. Tu avais dit que si ça n’allait pas, vraiment pas, je pouvais toujours me tourner vers toi. N’importe quand. Dès que c’était vraiment nécessaire. Dès que je perdais pied.

J’ai repoussé ce moment autant que possible, mais là ça fait trop longtemps que je coule au lieu de nager, et il n’y a pas le moindre rivage à l’horizon. Pas même une petite bouée.

 
Je suis en train de me noyer.

 
J’ai besoin de toi, tu sais. D’autres gens sont présents bien sûr, d’autres s’inquiètent pour moi mais aucun ne sait faire ce que tu sais faire. Aucun ne le peut. Aucun n’arrive à attraper mon âme pour l’extirper de la mélasse noire dans laquelle elle s’est plongée – il n’y a que toi, que ta présence pour la faire ressortir.

Viens me voir, s’il te plait. Aide-moi, comme tu avais juré de le faire.

 
Depuis quelques jours j’hésite – j’hésite à t’écrire, à t’appeler, à m’en remettre à toi. La dernière fois tu m’avais rejeté violemment, et j’avais été incapable de répondre à ta question : pourquoi, cette fois-ci, voulais-je te voir ? Qu’est-ce qui me poussait à revenir ? Pourquoi faisais-je appel à toi ?

Aujourd’hui je connais la réponse. Aujourd’hui je sais que j’ai besoin de te voir parce que ça va mal, et que ta simple présence me permet d’aller mieux. Je sais que toi seule sait m’aider.

 
Tu vas bien venir m’aider, hein ? Tu as promis.

Tu as promis…

 

429 – Changer d’ère

La fin a-t-elle vraiment besoin d’une introduction ? Aujourd’hui, pour la 429e fois, je me pose pour écrire. Même si c’est mon anniversaire je prends du temps pour avoir quelque chose à publier sur ce blog, quelque chose à vous raconter, quelque chose à vous dire. Pour la 429e fois je dois sortir des centaines de mots de mon cerveau et les extraire pour vous les servir sur un plateau. Pour la 429e fois.

Et, pour la première fois, il s’agit de vous dire adieu. Ou au revoir, plutôt.

 
Oui, j’arrête #hewhoshallwrite. J’arrête le projet, plus exactement ; écrire et publier tous les jours, j’ai l’impression d’en avoir fait le tour pour l’instant. Je continuerai probablement à poster ici de temps à autres, une fois par semaine par exemple, ou quand j’en ressentirai un fort besoin. En parallèle je n’arrêterai pas d’écrire : le but de ce blog était de me relancer, de me remettre sur les rails et je ne compte pas perdre cela. Je veux simplement m’attaquer à quelque chose de plus grand, un projet sur plusieurs mois qui ne serait pas fait de centaines de textes éclatés. Vous en entendrez sûrement parler. J’espère.

Par ailleurs la non nécessité de publier me laissera un peu de temps pour replonger dans les podcasts, que j’ai franchement délaissés ces dernières semaines. Cette aventure-là n’est pas terminée.

 
Je n’avais remercié personne lors des différents anniversaires de #hewhoshallwrite, attendant patiemment sa fin. Aujourd’hui je vais dire mes mercis, car il y a bien des gens sans qui tout cela n’aurait pas existé.

Merci à Elle, tout d’abord. Merci de m’avoir poussé à me lancer, merci de m’avoir suivi au début, merci d’avoir été ce que tu as été. Je suis triste que tu ne le sois plus – on l’aura bien compris.

Merci à Noémie ; tu es probablement une des rares à avoir absolument tout lu, tout dévoré ici et c’est parfois ton attente infinie de mes posts qui m’a poussé à ne pas abandonner. Merci.

Merci à RouletteRousse, partenaire de mes crimes d’écriture, sœur de plume. Merci à Matthias, qui m’avait prouvé il y a bien longtemps qu’écrire une fois par jour était un rythme qui pouvait être tenu. Merci à Lola ; gagner ton approbation alors que ton jugement est redoutable fut une grande joie pour moi. Merci à encoreuneconnasseparisienne : tu m’as fait découvrir la rage à nouveau, C.

Merci à Louisa, à Laurène, à Julie. À M., et même à V. Merci à Xavier qui n’a jamais supporté de me lire, à Camille et Lucie qui ont aidé à m’ouvrir les yeux, à Maëva, à Mistema, à ActarusLePrince, à Cluclu, à tous ceux qui ont lu, à tous ceux qui n’ont pas lu, à ceux qui ont aimé et à ceux qui n’ont pas aimé. Merci de vous être abonnés, d’avoir liké, favé, RT, partagé, commenté, discuté.

J’écrivais plus pour moi que je n’écrivais pour vous, mais c’est bien vous qui avez rendu cette aventure aussi merveilleuse.

 
Mille mercis,

Saeptem, also known as #hewhoshallwrite.

 

428 – Le repos

Les erreurs s’accumulent et m’ensevelissent, comme une avalanche impossible à endiguer dont rien ne me protégerait.

J’ai besoin de repos.

 
Il y a quelques années, je ne croyais pas aux vertus du repos – le vrai repos, celui qu’on prend loin de tout, loin des ennuis qui rendent le monde gris même quand il fait beau. C’était une sorte de mythe ; pour moi il suffisait simplement de se réfugier chez soi, de s’écarter de ses soucis pour quelques heures et de profiter de son lit : on revenait comme neuf, prêt à faire face à la vie encore une fois.

J’avais tort, et parfois l’existence est tellement dure qu’il faut des jours, des semaines dans certains cas, pour que le repos produise ses effets.

 
Certains ont besoin de calme et de sérénité. D’autres se jettent plutôt sur les fêtes et les soirées. Le repos est propre à chacun, il n’y a pas de règles et c’est probablement ce qu’il y a de plus dur à appréhender. Impossible d’imposer son repos à quelqu’un ; il doit le choisir lui-même et, paradoxalement, faire l’effort de se l’accorder.

Ce n’est pas toujours facile, beaucoup se refusent ce moment pourtant nécessaire, et il faut parfois se forcer un peu pour accepter qu’on a bien besoin de souffler.

 
Mon repos à moi arrive bientôt – et il tombe à pic. Une semaine pour me ressourcer, pour échapper aux erreurs, pour me recentrer. Une poignée de jours qui sera trop courte mais qui me soulagera pour un temps, et me permettra d’échapper aux tracas suffisamment longtemps pour revenir les affronter par la suite.

De quoi, a priori, survivre à l’avalanche.

 

427 – J-2

J’arrive pas à écrire, aujourd’hui. J’arrive pas et je crois que, pour une fois, je sais pourquoi.

La fin approche, et ça me terrifie.

 
Évidemment je l’ai choisie, cette fin. Je l’ai choisie moi-même. J’ai décidé de la date d’arrêt du projet #hewhoshallwrite, et plus elle est proche plus j’ai l’impression qu’il s’agit plus d’une mort que d’un simple exercice auquel je cesserais de me soumettre.

Plus de quatre cent jours que j’écris toutes les vingt-quatre heures. Plus de quatre cent jours d’aventure, qui bientôt prendront fin.

 
J’ai jamais aimé les fins. Les séparations, les gens qui arrêtent de se voir, les moments qui s’étiolent et s’évanouissent. Je sais que c’est souvent nécessaire, d’ailleurs dans ce cas ça l’est, mais j’ai toujours du mal à m’y faire. C’est toujours quand arrivent les derniers instants que j’aimerais les faire durer encore un peu, que je regrette de ne pas avoir profité assez, que je réalise combien je me suis habitué à une réalité, et qu’il va m’être compliqué d’en changer.

Passer d’un paradigme à un autre n’est jamais chose aisée.

 
Là, ce n’est pas quelqu’un que je vais quitter. Ce n’est pas un groupe de personnes non plus ; c’est un projet d’écriture, une habitude quotidienne avec laquelle j’ai avancé pendant plus d’un an – avec laquelle j’ai grandi et évolué. Je vais y mettre un terme bientôt, et je ne peux plus penser qu’à cet arrêt, qu’à cette fin qui arrive et que je ne peux pas empêcher. Que je ne peux plus empêcher.

J’ai choisi. #Hewhoshallwrite, c’est fini.

 

426 – Le gobelet

Parfois j’aimerais être plus comme ce petit gobelet, à la machine à café. Comme moi il est tombé là un peu par hasard, sans avoir rien demandé. Quelqu’un a appuyé sur un bouton et il s’est retrouvé ici, dans l’inconnu, dans l’inattendu. On l’a posé là, et puis voilà.

Seulement lui, au moins, on le remplit.

 
On le remplit, oui. On le remplit et puis on le porte, on l’emporte, on le prend avec soi, on le fait vivre, voyager. Moi on m’a posé et puis on m’a laissé ; on ne me fait pas bouger, on ne me remplit pas et c’est même pire : on me vide, on me vide complètement alors qu’il n’y a déjà presque rien à l’intérieur, que c’est l’inverse qu’il faudra faire, qu’à force je me compresse sur moi-même jusqu’à en perdre ma forme originelle.

On me vide jusqu’à ce que je sois si plié que je deviens incapable de me remplir à nouveau.

 
Personne ne m’a pris par la main. Je suis bien resté à ma place pourtant ; on m’avait convoqué, invoqué presque, mais en vain. Tout ce que ça aurait dû déclencher n’a pas eu lieu : on s’est servi de moi, oui, mais pas comme le prévoyaient les règles. Pas dans les termes qu’on m’avait énoncés.

Je suis venu pour m’élever et on m’a rabaissé.

 
Écrasé, aplati, déformé, je devrais abandonner. N’importe qui aurait abandonné. Moi je continue pourtant, et tant pis s’il me faut ramper, tant pis si on ne sait même plus ce que j’étais avant, tant pis si je dois faire mille fois plus d’efforts que le gobelet qu’on a gentiment transporté de la machine à café au coin du bureau. Je le rejoindrai aussi, ce bureau.

Je le rejoindrai et je m’y poserai, cabossé mais heureux d’avoir pu malgré tout y arriver.