#057 – Des mots à nous

Ça fait mal quand je te vois utiliser des mots qui sont à nous.

 
C’est con, hein. Parce qu’au fond ça existe pas, les « mots à nous ». Ce sont pas des mots qu’on a inventés de toutes pièces, juste certains qu’on utilise tout le temps tous les deux, des expressions qui reviennent souvent, qui nous semblent dédiées. Et pourtant parfois je t’entends les dire à d’autres et j’ai mal, j’ai mal parce que c’est comme nous priver de notre singularité. Comme si finalement tu pouvais dire à tous ce que tu me dis à moi.

Qu’est-ce que c’est con, putain.

Le pire c’est que, quand je t’entends le faire et que je me mets à y penser, je réalise que parfois je fais pareil. Ça m’arrive d’employer des tournures de phrase qui sont nées avec toi, de reprendre tes expressions, mais avec d’autres. Souvent je m’en empêche – pour certains mots précis, je le fais même systématiquement, comme pour les préserver – mais parfois, avant même que je ne m’en rende compte, je me retrouve à utiliser ces mots qui sont les nôtres. Naturellement.

 
C’est bien ça que ça cache, en réalité. Le naturel. C’est parce qu’on s’en sert en permanence ensemble qu’ils s’inscrivent dans notre vocabulaire de tous les jours. Ils deviennent une part de nous, si importante qu’elle dépasse le cadre de notre relation. Tout comme l’autre ne cesse pas d’exister lorsqu’il n’est pas là, les termes qui lui sont liés persistent en son absence.

Et puis il y a une chose qu’il ne faut pas oublier. Surtout pas.
L’intention.
Car même si tu utilises nos mots avec d’autres, même si c’est aussi mon cas, ce ne sont pas les mêmes idées qui sont véhiculées. L’intensité avec laquelle ils sont dits diffère. Quand on les utilise ensemble on leur insuffle un petit supplément d’âme, une espèce de deuxième sens qui, lui, n’appartient qu’à nous.

Et ça change tout.

#056 – Démons

Y a des soirs où j’aimerais bien me rouler en boule et m’endormir. Oublier.
Juste oublier…

 
J’ai une mémoire de merde alors ça devrait être facile, d’oublier. Sauf que les démons on peut pas s’en débarrasser en les foutant dans un cachot et en faisant semblant qu’ils n’existent pas. T’as beau les enfermer dans une cellule ils finissent toujours par en sortir, en rampant s’il le faut, avec une seule idée en tête : te tourmenter encore. Et plus fort, pour te punir d’avoir tenté de les faire taire.

 
Ce serait si simple d’abandonner. Tout abandonner. Crever une bonne fois pour toute, ne plus être ce que je suis. Me transformer en un autre personnage, laisser les démons m’avaler et en ressortir absolument changé. Pratiquer cette bonne vieille politique de la terre brûlée. Tabula rasa.

Ça les ferait partir les démons, si j’étais un autre. Ils n’existent que parce que je me pose des questions, parce que c’est compliqué, parce que j’ai peur, parce que j’espère, parce que j’ai un rythme propre et que mon rythme n’est pas celui du monde. Ils n’existent que parce que je suis moi. D’une façon ou d’une autre je les ai créés, acceptés, entretenus, nourris, renforcés. Ce n’est pas forcément de ma faute à la base, mais s’ils sont aussi forts aujourd’hui c’est que je ne les ai pas empêchés de grandir, que je n’ai pas cherché à les stopper quand il était encore temps.

 
Alors oui, je pourrais choisir la facilité et me contrefaire. Faire disparaître les démons en disparaissant moi-même. Mais non. Je refuse. Je lutte. Je veux les vaincre ces démons, je veux les écraser, les rayer de la surface de la Terre.

Pas me faire croire qu’ils n’existent pas.

#055 – Voler

Il y a tellement longtemps que je n’avais pas volé.

 
Honnêtement, je n’étais pas prêt. Je ne me souvenais plus des sensations, de l’estomac qui s’élève, des oreilles qui se bouchent, de la bouche qui s’assèche. Voler à nouveau c’était comme voler pour la première fois en ayant l’impression d’avoir toujours fait ça.

 
Il y a le décollage, d’abord. C’est long le décollage, c’est bruyant. L’avion se prépare sur la piste, y glisse pendant de longues minutes. À ce moment là on est parti sans l’être ; encore cloué sur le sol, mais déjà coupé du monde.

Il pleuvait ce matin à Paris, et j’ai pu observer les gouttes s’évanouir sur mon hublot alors que nous accélérions, les voir repartir derrière nous pour enfin s’écraser au sol. C’était un spectacle étrangement fascinant, de les voir couler de gauche à droite, libérées de la gravité.
Et puis subitement l’avion s’est arraché à l’asphalte, m’emportant au loin avec lui.

Pendant longtemps on est restés comme ça, penchés à près de 45 degrés, traversant à toute vitesse une épaisse couche de nuages. Tout était gris autour de nous, et rien ne donnait l’impression que nous avancions. Le temps passait mais semblait suspendu, comme si nous étions perdus dans une boucle infinie, une montée perpétuelle destinée à n’être jamais menée à son terme.

L’avion s’est toutefois progressivement remis à l’horizontale. Un son a retenti dans la cabine, très vite suivi du cliquetis si caractéristique des dizaines de ceintures de métal qui claquent, libérant enfin ceux qu’elles tentaient vainement de protéger.

 
La tranquillité a alors fait son entrée dans l’habitacle. Soudain il n’y avait plus un bruit, comme si tous les passagers étaient hypnotisés par le spectacle qui s’offrait à leurs yeux.

Out

Baigné par la lumière du soleil, surplombant une mer de nuages dont je ne pouvais voir la fin, je me suis pris à imaginer ce que ce serait d’être là, dehors, à voler sans entraves entre la chaleur du soleil et la fraîcheur de la pluie qui attend de tomber.

Décidément, Superman a bien de la chance.

#054 – Surex’

C’est rare, mais je suis surexcité.

 
Quand ça m’arrive c’est souvent sans raison logique apparente. Je rentre subitement dans un état d’excitation ahurissant, comme si l’adrénaline se mettait à couler à flots sans prévenir. Je me mets à parler vite, à penser vite, à réagir vite. J’ai besoin que ça bouge, qu’il y ait du mouvement tout le temps.

Mon corps se met à s’agiter, mes pieds sont inarrêtables et battent une mesure imaginaire, accompagnés par mes paumes qui claquent sur mes cuisses et ma tête qui suit le rythme. C’est presque incontrôlable ; je bouillonne de partout… et il faut bien que ma frénésie s’exprime.

Mon esprit, lui, part en roue libre. Il se met à réfléchir à tout, mais trop vite pour que j’en tire réellement quoi que ce soit. Je me mets à rêver d’avoir des opposants, à ce que quelqu’un vienne me chercher des noises pour débattre et lui clouer le bec avec panache. J’ai envie d’affrontements quand cette fièvre m’assaille ; j’ai envie que cette ardeur serve à quelque chose, que mon cerveau monté sur ressorts fasse l’étalage de toutes ses capacités. Je me sens plus jouteur que jamais, prêt à combattre quiconque voudrait me provoquer.

 
C’est dangereux d’ailleurs, cette surexcitation. Quand je lui suis livré j’ai tendance à dire ce qu’habituellement je tais par respect. Je deviens si avide de lutte que je n’ai plus peur de blesser les gens, que je n’hésite plus à les mettre face à leurs contradictions ni à leur balancer à la gueule leurs quatre vérités. Je peux être sans pitié dans ces moments-là, juste mais sans indulgence aucune. Je me transforme en cauchemar sanguinaire, prêt à ouvrir de force les yeux de ceux qui me défient, à pointer du doigt leurs défauts sans enrober ma prestation de chocolat pour adoucir le tout.

 
En réalité je ne dis que ce que je pense et perçois mais n’ose habituellement pas exprimer car je refuse de faire souffrir, même quand c’est la première étape d’une amélioration ou d’une guérison. L’effervescence fait sauter ces réticences et me pousse à être honnête.

Ou simplement sincère.

#053 – Si Elle était là

Ces derniers temps, quand il se passe quelque chose de beau, de magique ou d’apaisant – ou bien quand, simplement, je passe un bon moment – il y a une pensée qui ne me quitte pas.

« Si Elle était là, ce serait encore mieux. »

 
C’est assez nouveau, pour moi. J’ai rarement (jamais ?) été confronté à cette idée que partager un instant avec quelqu’un, avec quelqu’un de particulier, le rendrait fondamentalement meilleur. J’ai déjà été amoureux, j’ai déjà dit et pensé « Ça aurait été mieux avec toi ». Mais je n’avais pas ressenti cette complicité, cette tendresse qui fait réaliser qu’on pourrait sublimer un moment d’un regard, sans même se parler. Qu’il nous suffirait de nous regarder dans les yeux et de leur faire dire qu’on est bien, là, hein ? On est bien, et ta présence ne fait que renforcer tout ça.

On est bien et tu comprends pourquoi, pourquoi ça me touche, pourquoi ça m’atteint. On est bien et tu le ressens comme moi. Tu sais que c’est fort. D’ailleurs ça l’est pour toi aussi.

 
Quand je suis tout excité à cause d’un achat j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand il fait beau et que l’air frais caresse ma peau j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand je danse dans une soirée j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand je regarde le Soleil se coucher sur la mer j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand j’écoute le bruit des vagues j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand je me perds dans la Lune, si grande et si belle, j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand j’écris j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand je marche dans la rue la nuit j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand je rentre chez moi le soir j’aimerais qu’Elle soit là.
Quand je réussis j’aimerais qu’Elle soit là. Quand j’échoue aussi, mais ça c’est égoïste, c’est juste parce que je sais qu’Elle me soutiendrait. Qu’Elle serait là pour moi.

 
Si Elle était là.

#052 – Un couple dans le métro

On va pas se mentir : le métro, c’est morose.

Pourtant, parfois… parfois y a des instants de grâce dans le métro. Même aux heures de pointe, même entre les mines défaites des gens qui n’ont pas envie de se traîner une journée de plus au travail.
Et quand t’en vois un, comme moi aujourd’hui, tu te dis que ta journée ne peut que bien se passer. C’est tellement inattendu que tu réagis comme un enfant qui croiserait le Père Noël : tu te mets à croire que tout est possible et que, peut-être, la magie existe sur Terre.

 
J’avais jamais vu un couple pareil. Encore moins dans un wagon estampillé RATP.

Elle le dévorait tellement des yeux que ça en était apaisant.
Y avait tant d’amour dans son regard. Tant d’admiration, de bonheur, de douceur. Elle était heureuse d’être là, à lui tenir la main et à pouvoir simplement l’observer, l’embrasser, le toucher, l’étreindre.
Il s’est posé contre elle, la tête sur son épaule, et elle est devenue plus radieuse encore.

Elle souriait pour un tout et pour un rien.
Ça se voyait qu’elle n’avait pas l’habitude de sourire à pleines dents d’ailleurs, qu’elle n’avait pas l’habitude de dévoiler son appareil dentaire au monde. Mais là… là ce n’était plus important, ces petits bouts de ferraille ; ce qui comptait, c’était d’être contre lui. D’être avec lui. Enlacés dans le métro, là où rien ne pouvait les atteindre. Où, avalé par les tunnels, le temps n’existait plus.

Ils n’étaient pas vraiment beaux, ni l’un ni l’autre. Mais leur bonheur modifiait leurs traits, coup de Photoshop psychologique adoucissant leur laideur. C’était fascinant à voir ; leur physionomie changeait à chaque fois qu’ils posaient leurs yeux sur l’autre, comme si tout leur être devait illustrer la puissance et la beauté de ce qu’ils ressentaient. Comme si leurs sentiments s’incarnaient en eux.

 
Finalement peut-être que ça existe vraiment, la magie.

On a simplement décidé d’appeler ça l’amour.

#051 – Tempête

C’est la tempête depuis que t’es partie.

 
J’en tremble, parfois. Tous les sentiments qui sont là pour toi et n’ont plus le droit de s’exprimer cherchent une porte de sortie, pour ne pas finir par me consumer. Alors c’est l’enfer ; mes émotions sont toutes multipliées, décuplées. La dernière fois j’ai même failli hurler dans le métro parce que j’écoutais un morceau qui faisait mal, si mal que c’en était presque insupportable.
Je me suis retenu quand même, parce que les gens, parce que leurs regards, et parce que crier c’est céder.

Et c’est là que je me suis mis à trembler.

 
Ça s’est reproduit plusieurs fois par la suite. Bien sûr j’essaie de canaliser tout ça, d’éviter l’explosion. Je me perds dans l’effort physique, je fatigue mon corps à coups de nuits blanches, j’esquive ton absence en cherchant à n’être jamais seul.
Évidemment, ça ne marche pas.

Ça ne marche pas parce que ce n’est pas mon corps qui est atteint. Ça ne marche pas parce que je vis pour ressentir et que je refuse d’à nouveau me déconnecter de mes sentiments. Tant pis s’ils me submergent, tant pis si je m’y noie. Je refuse de devenir une machine, je refuse d’être vide une seconde fois, je refuse de tout enfouir, de tout couler sous une chape de plomb pour m’en protéger.

Ce n’est pas une mauvaise chose de ressentir. Même si ça fait mal parfois.

 
C’est trop fort, toi et moi. Je peux pas faire comme si ça n’existait pas.

#050 – Désillusions

Laisse parler ta détresse. Personne ne la comprend de toute façon.
Pas même toi.

 
Tu fais des erreurs, parfois. Des choix que tu regrettes, des choses que tu n’as pas faites. Mais tu dois avancer quand même. Avancer malgré tout.
Pour aller où, hein ?

T’aimes à penser que t’as un destin, que quelque chose, quelqu’un guide tes pas. Que tu es particulier. Certains, certaines souvent, te l’ont confirmé. Y a un truc magique chez toi. Comme si tu étais une chose extraordinaire.

 
Parfois tu y crois. Dur comme fer. C’est évident voyons, que tu vas changer le monde. Tu auras une vie incroyable. Ton pouvoir est infini.
Tu es Grand.

Et puis, de plus en plus souvent, tu te sens petit. Diminué. Comme si cette époque était déjà révolue, comme si tu étais déjà vieux et épuisé, las. Non, tu ne changeras pas le monde. Non, tu n’es pas exceptionnel : tu n’es qu’un pion sur l’échiquier, un pion parmi tant d’autres. Tu n’es ni le Roi que l’on protège, ni la Reine invincible, ni le rapide Cavalier ou la directe Tour. Tu n’es même pas le Fou qui dérange. T’es qu’un simple rêveur sans talent, rien qu’un lambda comme il en existe des millions d’autres sur Terre – des milliards, en fait.

Ça te rend triste de voir ça, car ça te prive d’avenir.

 
Alors tu rêves d’avoir du temps, du temps pour toi. Du temps pour chercher et te trouver. Pour écrire, pour essayer de te prouver que si, tu en es capable, tu peux faire quelque chose avec ces maux qui sont les tiens. Du temps pour lire, prendre des photos, écouter de la musique. Du temps pour vivre, et être libre enfin. Libre de partir, de revenir, de te balader et d’envoyer balader.

Mais t’es prisonnier, et tu vas même jusqu’à chérir une partie de tes chaînes. T’es là, englué dans un cocon bien chaud et incapable d’en sortir, par peur du froid qui doit régner en dehors.

 
Tu veux fuir et rester.
Et t’es incapable de t’affirmer.

#049 – Limites

Pour une fois ne nous cachons pas : je ne devrais pas être en l’état d’aligner plus de quelques mots ce soir.

La barre de fer qui traverse mon crâne est là pour me rappeler que je suis à bout, que j’ai été trop loin pour mon corps. Trop loin dans la fatigue, trop loin dans la volonté. Il existe de toute évidence des limites qu’il n’est pas bon de franchir.

Et pourtant. Pourtant je ne peux m’empêcher de jeter mes dernières forces dans la bataille, d’écrire avant de m’effondrer, comme si ma vie en dépendait. Je lutte encore, car je refuse d’échouer.

 
C’est futile. C’est absurde. C’est probablement même très mauvais pour mon corps. Tant pis : il s’en remettra. M’interdire de ne pas écrire me prouve que j’ai encore, quelque part, de la détermination. Que je suis capable de faire. De respecter mes promesses. Et cet espoir, cet infime espoir, c’est mon esprit qui en a besoin. Il est trop proche de la fracture pour supporter un coup de plus sans se briser en morceaux impossibles à recoller.

Alors qu’importent les limites. Je choisis de me surpasser. D’aller au-delà de moi-même et de donner, donner, donner.
Peut-être que ça me consumera totalement. Peut-être que ce n’est qu’un cache-misère destiné à faire oublier les ratés qui pavent aujourd’hui ma vie. Mais c’est un fil d’Ariane que ne je ne suis pas près de laisser s’échapper. Trop de choses se soustraient à mon contrôle pour que j’en laisse une autre me glisser entre les doigts.

 
Il est grand temps de se reprendre en main. Et je commence ici, dans la douleur il est vrai.
Mais avec fierté.

#048 – Nécessaire destruction

Déchiqueter les photos.
Démembrer les peluches.
Brûler les tickets, arracher les pages de cahier couvertes de mots doux, chiffonner les lettres d’amour.
Rassembler tes cadeaux mignons, tes cadeaux pourris, et toutes les babioles que tu m’avais offertes. Tout réunir, surtout les symboles. Nos symboles.

Tout bazarder dans un grand sac poubelle noir. Prendre un malin plaisir à le refermer hermétiquement, avant de descendre le jeter dans la benne.

 
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Plus une trace. Plus rien.

 
Détruire les souvenirs.

 
Détruire les souvenirs pour les sortir de ma mémoire. Et enfin avancer.