#087 – Absence

Il aura fallu une chanson pour que je me débloque enfin. Neuf jours que j’étais là à vivoter, ne sachant pas ce que je voulais faire, ce que je voulais écouter, ce dont je voulais parler. Neuf jours à faire semblant, à hésiter sur tout, à me laisser porter par les événements.

Neuf jours qu’Elle est partie. Encore une fois.

 
Ça peut sembler étrange, de voir quelqu’un mettre autant de temps à réaliser ce qui ne va pas quand c’est quelque chose d’aussi simple que le manque. Mais je suis tellement entraîné à dissimuler que j’arrivais à me le cacher. Je ne voulais pas le voir, car ressentir ce manque comme une douleur c’était avouer que je ne l’accepte pas. Alors que je lui ai dit le contraire.
Oui, je lui ai dit que tout allait bien, car je ne voulais pas qu’Elle se sente encore plus coupable qu’Elle ne pense l’être déjà.

Alors j’ai enfoui cette douleur, mais pas assez profondément. L’isolement et la solitude de ces derniers jours lui ont permis d’affleurer, sans pour autant percer au grand jour. Elle était simplement là, à attendre que je la découvre, bouleversant tout depuis sa retraite relative. Jusqu’à ce que je me décide à l’affronter plutôt que de l’éviter.

Et me voilà aujourd’hui, à moitié dans le noir, à peine illuminé par l’écran de mon ordinateur. Quelques notes m’ont fait réaliser ce que je ressentais vraiment, ce que je n’osais pas dire. C’était d’ailleurs idiot de me voiler la face ; ça donnait plus d’importance à cette douleur qu’elle ne devait en avoir. Une fois l’abcès crevé, par contre, on peut commencer à le guérir. J’ai pu commencer à me soigner.

Désormais je n’ai plus honte de le dire.

 
J’ai mal de son absence.

#086 – Bastonnade

Le goût du sang, dans ma bouche.

Je n’ai pas le temps de sortir de mon étourdissement qu’on me fout à terre.
Ça fait mal, putain.

 
Je sens mon dos qui se replie, mes jambes qui se rapprochent de mon torse. Mon corps se roule tout seul en boule pour se protéger. Mes bras enveloppent ma tête, manœuvre de défense automatique vue dans je ne sais quel film.
C’est la première fois qu’on me tabasse, et je suis condamné à encaisser. Je n’ai pas la capacité de rendre les coups.

 
J’aurais peut-être pas dû faire le malin, quelques heures auparavant. Parfois faut s’écraser, rien ajouter, ne pas essayer d’avoir le dernier mot. Même s’ils avaient tort, et que j’avais raison. Même s’ils m’avaient cherché. Or j’ai la répartie facile, alors je n’ai pas hésité.
J’ai répondu.

Je n’imaginais pas un seul instant qu’ils me retrouveraient, après. Qu’ils me traqueraient, m’isoleraient, m’encercleraient. Qu’ils s’y mettraient à trois, à trois rien que pour moi. C’était cruel bien sûr, mais ils ne pouvaient pas le voir. Aveuglés par leur besoin de domination, ils n’arrêtaient pas de frapper.

C’est vraiment puissant, la honte. Le fait d’avoir été ridiculisé, devant témoins. Devant son groupe, devant ceux qui nous vénèrent, qui nous pensent invincibles. Alors quand ils se sont vus ainsi diminués, par une simple phrase, ils ont dû sentir la haine monter en eux. C’était un affront auquel il n’étaient pas préparés, une bravade qu’ils ne pouvaient concevoir.
C’est pour ça qu’ils ont réagi de la façon la plus basique qu’il soit. C’est tout ce qui leur restait.

 
Ils me passent à tabac. Faire du judo pendant quatre ans n’aura servi à rien. Idolâtrer des super-héros et se voir souvent à leur place n’aura servi à rien. Savoir comment se défendre non plus. Je suis à terre, haletant. Le goût du sang dans ma bouche.

J’ai onze ans.
Et eux seize.

#085 – Malepeur

Je suis rentré tard, ce soir. Je n’avais pas passé la soirée très loin, à 500 mètres tout au plus. Les avantages d’un petit village, vite couplés à ses inconvénients : ce trajet, je l’ai effectué dans le noir complet.
Heureusement, je n’avais rien à craindre. Car il n’y a rien à craindre ici, au bord de la mer.

 
Ouvrir la porte, éteindre l’alarme, allumer les lumières, fermer la porte. Tout va bien. Comme prévu je suis arrivé sans encombres, comme prévu je n’ai pas eu peur, sur le chemin. Pas un seul instant.
Il n’y a aucune raison d’avoir peur.

Je rangeais un peu la maison lorsque mon sang s’est glacé. J’avais aperçu un mouvement à la limite de mon champ de vision, à l’autre bout de la pièce. L’adrénaline coulait déjà dans mes veines lorsque je me suis retourné, à l’affût du moindre bruit, de la moindre apparition. Les yeux plissés j’observais le couloir en face de moi, réfléchissant déjà aux scénarios possibles en cas d’intrusion.

C’est alors que j’ai compris que ce n’était que mon ombre, qui avait joué avec les reliefs étranges du mur.

Tout allait bien, comme prévu.
Mais rien n’allait plus.

 
Sans prévenir, elle était revenue. Je la sentais gronder en moi, prête à m’envahir.

La peur.
La peur irrationnelle ; celle que j’avais tuée il y a bien longtemps, en éliminant de ma tête les monstres qui m’attendaient dans le noir de ma chambre d’enfant. Celle que j’avais vaincue.

Avant que V. ne la fasse renaître, un soir d’été. L’an dernier.

 
Cette nuit-là, V. m’avait accueilli chez moi en m’agressant. Cachée dans le noir elle avait attendu que je pousse la porte pour me sauter dessus, hurlant comme une bête sauvage. Toutes griffes dehors, littéralement.

Depuis cette nuit les monstres existent.

 
Je croyais avoir dompté l’angoisse que V. avait créée en m’attaquant, l’avoir terrassée. Depuis plusieurs mois je ne ressentais plus ce besoin pressant de fouiller chaque pièce de chez moi avant de m’y sentir enfin en sécurité.
Et pourtant, ce soir, à des centaines de kilomètres de V., je n’ai pas pu m’en empêcher – à cause d’une ombre.
À cause de mon ombre.

 
Aujourd’hui je réalise que cette crainte, je ne veux pas apprendre à vivre avec. Je ne veux pas me contenter de l’enfermer dans une boîte, au risque de la voir se manifester à nouveau si jamais je perdais le contrôle.

Non.
Je veux simplement ne plus avoir peur.

#084 – Veins

J’aime tes veines.

 
C’est probablement le compliment le plus idiot qui ait jamais été fait. À mon avis, celui-là personne d’autre ne l’a jamais entendu.

J’aime tes veines.

 
Je sais, toi tu ne les supportes pas. Tu détestes qu’elles soient si visibles, qu’elles apparaissent à ce point sous ta peau fine. Alors je n’en parle pas souvent, me contentant de suivre leurs contours des yeux.
Ou du bout des doigts quand, enfin, je peux toucher ta peau.

 
Elles sont belles, tes veines.

Il y a celle sur ta tempe, la plus visible. Celle des massages légers et des baisers qui apaisent, celle de ton crâne que j’empêche d’exploser, sans trop savoir comment. Mes mains et mes lèvres te soulagent quand elles viennent s’appuyer ici, même quand d’autres ont essayé et échoué.
Il y a quelque chose de spécial, entre ma peau et la tienne.

Il y a celle située sous ta clavicule, ensuite. L’appel vers un ailleurs. Quand je la vois je ne peux m’empêcher de penser à la douceur de ta peau, à nos câlins, à ma tête qui vient se lover contre toi quand ça ne va pas. À ton cœur que j’entends battre, quand je me mets là.
Tes bras m’enlacent et je pars au loin. Personne ne m’a jamais fait voyager aussi loin que toi, tu sais.

Et puis il y a celle qu’on voit parfois à la naissance de tes seins. Enfin, que je vois parfois à la naissance de tes seins, car elle n’est pas pour tout le monde cette veine-là. Elle est pour les chanceux.
Elle ne paraît pas toujours, mais elle montre le chemin. Elle est plus délicate que les autres, et réclame plus de tendresse. C’est une veine vraiment extraordinaire pour moi, car elle représente beaucoup. Elle est ta confiance, ton envie, ton désir, ta passion. Ta volonté.
Elle est ta faim de moi.

 
J’aime tes veines. J’aime cet éclat vert, ces joyaux vivants sous ta peau.
Je les aime même si, toi, tu ne penses qu’à les dissimuler.

#083 – Inconsistance

Quand j’étais jeune j’avais une phrase fétiche. Trois mots que je répétais tout le temps, à tel point que c’était devenu un sujet de plaisanterie dans ma famille. Une moquerie née dans l’exaspération que je pouvais provoquer en une simple formule.

« Je sais pas. »

 
C’était facile, « Je sais pas. » Riz ou pâtes ? Bœuf ou poulet ? Qu’est-ce que tu veux, de quoi t’as envie, qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Tu veux faire quoi, aujourd’hui ?

« Je sais pas. »

À chaque fois, on me sommait de choisir. De décider un peu, de prendre parti. De m’affirmer.
Et à chaque fois ça me terrorisait un peu plus. Parce je ne voyais pas pourquoi mon avis pouvait avoir de l’importance, pourquoi il comptait. Ça n’avait aucun sens à mes yeux, et tous ces dilemmes me paraissaient futiles.

 
« Je sais pas. » a par la suite évolué en « Je m’en fiche. »

J’étais un ado, et ma rébellion fut le je-m’en-foutisme. Je le mettais à toute les sauces parce que je le pensais sincèrement : les choses ayant de la valeur étaient rares, alors pourquoi en donner trop à celles n’en ayant aucune ? Pourquoi s’attarder sur ma vision des choses, pourquoi devoir faire des choix, tout le temps ? Qu’importe, après tout.

Ça ne changera rien.
Je ne changerai rien.

 
Quelques temps plus tard, « Je m’en fiche. » s’est transformé en « Comme tu veux. »

Et il est devenu dangereux. Le « Comme tu veux. » systématique est une illusion, un déni de soi. C’est le refus de prendre position, même sur les choses les plus triviales.

Quel film on va voir ? Quel resto tu préfères ? On fait quoi, ce soir ?

« Comme tu veux. »

Petit à petit je me suis effacé, fondu dans l’autre. C’était idiot, car l’autre a besoin d’altérité. De voir que, toi aussi, tu es une personne avec des envies, des goûts, des préférences. Que tu n’es pas qu’une machine prête à tout accepter, à tout endurer pour faire plaisir.

Que, toi aussi, tu vis par toi-même.

 
Aujourd’hui, j’ai gardé une part de mon âme je-m’en-foutiste. Je continue à penser que mon choix n’a aucune espèce d’importance sur certains sujets, et qu’il vaut mieux que je garde mon énergie pour d’autres. Qui, eux, comptent.
Mais je n’hésite plus à donner mon avis quand on me le demande. Je ne me censure plus.

La censure, c’est la mort.

#082 – Voie Lactée

Loin de Paris. Loin de la ville. Loin de chez moi.

Dans la nuit, j’observe les étoiles.

 
L’obscurité est toujours plus intense loin de la vie humaine. Notre agitation nocturne a tendance à cacher les astres, nous privant du spectacle qu’ils offrent. Parfois deux ou trois étoiles, plus brillantes que les autres, daignent bien sûr se montrer.
Mais ce n’est rien, comparé à la réalité.

 
C’est lors d’une nuit à la montagne que j’ai appris ce que le ciel urbain nous cachait. Là-haut, dans un coin reculé entre deux sommets, à quinze minutes du village le plus proche, j’ai redécouvert la Voie Lactée.
Soudainement, le ciel était habité de millions de points lumineux. Je ne l’avais jamais vu ainsi tacheté, décoré de mille lueurs aux intensités variables, et pourtant si visibles.

Dépassé par cette vision, je suis resté immobile pendant de longues minutes, imperméable à ce qui se passait autour de moi. Les gens qui m’accompagnaient n’existaient plus. Le froid n’existait plus. Le temps n’existait plus, et le monde non plus.

J’avais regardé l’Univers dans les yeux.
Et il m’avait montré à quel point il était merveilleux.

 
Cette expérience, je n’ai jamais pu la reproduire. Il est compliqué d’être loin de tout.
Mais quand je pars en vacances, au bord de la mer, je peux m’éloigner un peu des grandes agglomérations. Je sors de la maison, me dirigeant vers la plage.

Debout au milieu de ce qui semble être nulle part et les pieds dans le sable, je reste là à me faire mal au cou pour mieux me plonger dans l’infini.

Je ne bouge pas. Et, enfin… je suis bien.

#081 – Au fond de la piscine

Au fond de la piscine, sous l’eau, tout est calme.

Je vois ma vie défiler devant mes yeux.

 
J’entends mon père me dire que ce n’est pas parce qu’on va habiter dans des villes différentes que l’on ne se verra plus. Que l’on ne s’aimera plus.

« Je serai toujours là pour toi, mon fils. »

Vingt ans plus tard, c’est un miracle si je le vois une fois dans l’année. Il n’a presque jamais été là pendant toutes ces années, et jamais quand c’était important. Ma vie ne l’intéressait pas, sauf quand il a demandé à ce qu’elle soit chiffrée – afin que sa pension soit réévaluée.

Il n’est pas le seul responsable de notre divergence bien sûr, mais j’étais jeune. Il était l’adulte, et j’étais l’enfant.
Son enfant.

Il n’aurait jamais dû me laisser l’oublier.

 
Je vois ma mère porter ma petite sœur en urgence chez la pédiatre. Elle a quelques mois à peine, ma petite sœur, et moi j’ai neuf ans.
J’ai neuf ans et à cause de moi elle va peut-être mourir, car je l’ai mal surveillée et l’ai laissée rouler du haut de mon lit. Ce n’est pas très haut mais le sol est dur, et ce n’est qu’un nourrisson.

Sur la route je suis en état de choc ; entre deux sanglots je répète sans cesse cette phrase, cette phrase terrible.

« Je l’ai tuée, Maman. Je l’ai tuée. »

Il n’y a que la pédiatre qui, après un examen méticuleux, arrivera à me calmer : ma petite sœur n’a rien. Moi, j’ai eu la peur de ma vie.

Plus jamais je ne quitterai des yeux les gens que j’aime.
Plus jamais.

 
V. vient d’enjamber le rebord de sa fenêtre. Cinq étages plus bas, je reçois un SMS.

« Si tu pars, je saute. »

Ça fait une semaine que V. va mal, vraiment mal. Des mois que notre couple va mal.
Depuis quelques jours elle m’envoie des photos de son corps scarifié. Ventre, bras et seins décorés d’arabesques rouges. Elle met sa souffrance sous mes yeux à tout moment, à toute heure.
C’est terrifiant.

Je sais que V. ne sautera pas. Je le sais, et pourtant je dois me faire violence pour ne pas céder à son chantage, pour faire le choix de m’éloigner, et tourner au coin de la rue.
Là, à l’abri de son regard, je m’arrête. Je suis incapable d’aller plus loin ; je ne peux que le prétendre, que le lui faire croire.

Quelque part au fond de moi j’aimerais bien qu’elle le fasse. Qu’elle se jette de sa fenêtre. Paradoxalement, tout serait plus simple si je la retrouvais écrasée, littéralement brisée.

Je me déteste de penser ça.

Après dix minutes d’attente, je reviens dans sa rue. V. n’est plus suspendue dans le vide, et elle n’est pas non plus une saleté de plus sur le bitume.
Je passe la grille de son entrée, puis sonne à son interphone.

Je suis désolé.

 
Les flashs de ma vie s’emmêlent.

Je lève la tête, observant la lumière du soleil qui joue avec la surface de l’eau. Le monde est flou vu d’ici, distant. Il est ailleurs.
Je suis ailleurs.

Avant que le dioxygène ne vienne à me manquer totalement, j’émerge lentement. Je prends ma respiration. Et je replonge aussitôt.

 
S’il y a une chose que j’aime particulièrement quand je peux profiter d’une piscine, c’est m’asseoir ou m’allonger au fond de celle-ci, enveloppé par la tranquillité de cette masse peu agitée. C’est une forme de méditation pour moi, un moyen de me soustraire au monde et de me retrouver avec moi-même.

Avec moi-même, et avec mes souvenirs.

#080 – Ta voix

Ce soir j’ai envie de parler de ta voix.

De tes voix. Parce que t’en as deux.

 
Y a ta voix sociale et mielleuse, d’abord. Celle du personnage que t’as créé. Celle de la fille que t’es obligée d’être, parce que c’est celle que les gens connaissent.
Elle est pas méchante cette voix, mais elle fait un peu nunuche parfois. Elle sonne creux. Elle sonne même faux, car c’est ce qu’elle est : une fausse voix. Un trompe-l’œil. C’est qu’un déguisement, un voile que t’as mis parce que l’originale ne plaisait pas.

Les gens n’ont pas de goût. Ils savent pas ce qu’ils ratent.

 
Car avant cette voix mondaine il y a ta voix. Ta vraie voix. Plus grave. Un peu plus rocailleuse, aussi.
Plus toi.

Je l’aime tellement, cette voix-là.

C’était si anodin, la première fois que je l’ai entendue, que je ne sais même plus ce que tu me disais. Mais je me souviens du moment où je te l’ai fait remarquer. Où c’était si flagrant que je n’ai pu m’empêcher de le dire.

 
Nous étions en bas de chez moi, tu venais de passer le pas de la porte. Entre l’extérieur et l’intérieur, ta voix a changé.

Comme si tu étais enfin en sécurité.
Comme si en étant chez moi, avec moi, tu pouvais être pleinement toi.

Je me suis senti fier, ce jour-là. Fier de t’apporter ça, fier de le vivre, fier de m’en rendre compte. Fier qu’avec moi, tu utilises ta véritable voix.

J’ai trouvé ça merveilleux.
Et je te l’ai dit. Je t’ai dit que j’avais entendu la modification, je t’ai dit comme j’aimais cette voix-là, combien elle était belle. Douce.
Réelle.

 
Tu as souri, un peu gênée. J’avais raison.
Et avant moi, personne ne l’avait souligné.

#079 – C’est l’été

C’est l’été.

 
Y a de la liberté, dans l’été. Comme si soudainement on pouvait tout faire. Comme si tout était permis. Le soleil tape sur les interdits, et ses rayons les dissimulent. Y a des gens en paréo, des gens en maillot, des gens qui se baladent en tongs – en pleine ville. Y a des touristes qui mangent des pans-bagnats, qui portent des bobs, qui partent à la pêche aux crabes sans savoir qu’il faut concasser des moules pour les attraper.
Les gens se permettent tout.

 
L’été, pour moi, c’est pourtant avant tout l’enfance. Parce que l’été c’était la saison des vacances – des grandes vacances, celles qui marquent peut-être plus que toutes les autres. La chaleur. La piscine. La mer, le sable, le sel, les glaces, les chansons pourries à la radio dans les voitures surchauffées, les cigales qui bruissent, les boules de pétanques qui claquent, les salades de pêche et les réunions de famille. Les « grands » qui parlent sur la terrasse jusqu’à une heure du matin, les grands qui te jettent à l’eau, les grands qui sourient et qui rient comme jamais ils ne rient durant l’année. Comme si l’été était un temps à part – deux mois qui n’appartiennent pas à l’année.

 
L’été, c’est quand les abricots remplacent les gâteaux.
L’été c’est quand les guêpes remplacent les pigeons, quand les orages remplacent la bruine, et les barbecues les cantines. Quand les melons apparaissent sur les tables, quand les apéros durent jusqu’à 22h, quand le soleil se couche plus tôt mais que les journée semblent plus longues. L’été c’est quand tu restes enfermé entre 13h et 16h pour te protéger de la chaleur, quand le short n’est plus qu’une option, quand le mistral souffle. Quand ton corps pègue, plutôt qu’il ne colle.

 
L’été c’est quand le temps s’arrête jusqu’à disparaître, emportant avec lui les soucis de la vie.

#078 – Semblables

Pas une journée ne se passe sans que je ne croise quelqu’un que j’ai déjà vu.
Ou du moins, que je crois avoir déjà vu.

 
Des gens, j’en côtoie des milliers dans le métro. Y en a plein que je ne vois pas ; des passants sans visage, des fantômes de couloir, des fourmis travailleuses sans individualité.
Et puis il y a les autres. Les semblables.

 
Les semblables, ce sont ces inconnus qui me font penser à des archétypes – voire à des connaissances. Quand je tombe sur eux j’ai toujours un moment d’arrêt, une fraction de seconde durant laquelle je me demande si je ne les connais pas. Si leurs visages ne me sont pas familiers parce que je les ai déjà rencontrés, ici ou autre part.
Dans 99% des cas, ce n’est pas le cas.

Dans 99% des cas, ces semblables ne m’interpellent que parce que leurs traits se retrouvent ailleurs dans ma vie.
Des yeux empruntés à une voisine. Le nez d’un ami. La bouche d’un ancien crush. Les cheveux de ma patronne. Le corps de mon père.

C’est troublant.

 
Dans ces moments, le caractère original de l’individu disparaît. On devient soudainement tous semblables, tous potentiellement identiques. Tous sortis du même moule. Tous créés à partir des mêmes pièces, selon les mêmes agencements, à partir des mêmes concepts. Même ceux qu’on aime, et qui sont donc incomparables, ne sont plus que des pions. Des lambdas que l’on retrouve partout.

C’est effrayant d’ailleurs, car je me dis que je ne peux pas me fier à ce que je vois, que tout est une question de perception. Que moi aussi, sûrement, je ne suis que l’assemblage des caractéristiques de centaines d’autres personnes, et non une création unique.

Et que c’est pareil pour chacun d’entre nous.

 
En fait on est tous des pièces de puzzle. Exceptionnellement proches par nos attributs, par notre forme. Mais rendus différents par ceux qui nous entourent, par ceux avec lesquels, d’une façon ou d’une autre, ça accroche.
Par ceux qui regardent plus loin que notre corps.