#118 – Trimer

Ça faisait longtemps que j’avais pas eu autant de mal à écrire.

 
Honnêtement, je pensais – bêtement – que le syndrome de la page blanche était loin derrière moi. Que j’allais pouvoir, chaque jour et sans souci, faire sortir de mon chapeau plusieurs centaines de signes.
Sauf que depuis quelques jours je galère systématiquement pour écrire  – et toujours à cause des deux mêmes responsables : un trop plein d’idées dans ma tête qui partent dans tous les sens et s’entrechoquent, et la grande méchante censure qui s’offre un grand retour avec ses inhibiteurs presque imparables.

Je recommence, en somme, à me poser trop de questions avant de produire quoi que ce soit.

 
Le pire dans tout ça c’est que je ne sais même pas pourquoi on en est revenu là. J’ai beau chercher une raison à cette régression je ne la trouve pas ; j’ai pas la moindre piste, pas le début d’un indice.
Alors je passe des heures devant un curseur qui n’avance pas, luttant pour faire apparaître quelques lignes. J’y arrive tous les jours, avec plus au moins de bonheur, mais je me serais bien passé de ce combat supplémentaire.

 
C’est pour ça qu’aujourd’hui je me retrouve avec ce texte semi-artificiel, bourré de tubes qui le maintiennent en vie. J’ai promis d’écrire et de publier tous les jours, et je vais pas laisser quelques trouble-fête m’en empêcher. Certes j’ai pas passé de pacte avec le diable, j’ai pas signé de contrat, mais cette promesse-là a plus de valeur que le moindre document légal.
Et j’ai aucune intention de la briser.

 
Avec ce texte sous perfusion j’espère relancer la machine. Me débarrasser de mes blocages en les exprimant, les expulser hors du système, et finalement les vaincre.
Ça ne suffira probablement pas, mais c’est un début.

Rendez-vous demain pour voir si ça a fonctionné.

#117 – Commencement

Je mentirais si je disais me souvenir du moment où tout a basculé. J’ai une très mauvaise mémoire, et y a plein de candidats possibles pour ce fameux instant-là. Ça dépend d’où on place le point de non-retour en fait, sans oublier qu’il n’est peut-être pas exactement le même pour nous deux.

Par contre, je me souviens bien de cette soirée où tout a commencé.

 
On bossait, toi et moi. J’avais accepté de prendre cette mission notamment parce que je savais que tu serais présente ; un raisonnement complètement absurde à l’époque, qui deviendrait par la suite récurrent et bien utile.
Ce jour-là toutefois, il n’avait aucune raison d’être. Nous ne nous étions jamais vraiment parlé avant, et mon envie de passer du temps avec toi n’était pas motivée par ce lien qui allait finir par nous unir. Est-ce que j’avais pressenti que la nuit qui allait suivre me mènerait à toi ? Est-ce que j’avais deviné que nous nous trouverions l’un l’autre au détour d’un événement à l’intérêt minime ? Est-ce que, d’une façon ou d’une autre, je savais que tout débuterait comme ça ? Presque par hasard ?

Qu’est-ce qui avait bien pu me pousser à venir pour toi, quand nous n’étions encore rien de particulier ?

 
Ce soir-là nous devions travailler bien sûr mais, très vite, nous n’avons plus fait que discuter. On expédiait rapidement les tâches qui nous étaient confiées ; ça nous permettait de nous retrouver le plus souvent possible, de nous isoler dans un coin et de parler, encore et encore. Naturellement.

Alors même que nous avions toujours été des taiseux.

 
Je mentirais si je disais me souvenir de tout ce que l’on s’est raconté cette nuit-là. J’ai une très mauvaise mémoire, et on n’a pas cessé de se dire des choses pendant plus de quatre heures. Rien  ne semblait pouvoir nous arrêter ; on aurait continué toute la nuit s’il n’avait pas fallu quitter les lieux.

Oui, je m’en souviens très bien de cette soirée où tout a commencé.

#116 – Entre collègues…

Y avait un côté jubilatoire dans le fait qu’elle n’arrivait pas à me faire bander.

 
Normalement, ne pas être en érection dans le feu de l’action c’est super mal vu, c’est un trouble, un manque de performance. Moi je ne m’inquiétais pas : je savais que ça viendrait, que c’était juste ce qu’elle faisait qui était relativement inefficace – agréable oui, mais inefficace.

Pour une fois que c’était à la fille de se casser un peu la tête sur le sujet, hein.

 
On s’était donné rendez-vous plus tôt au bureau, une heure avant l’arrivée de tout le monde. Elle en avait exceptionnellement les clefs et nous avions décidé d’en profiter ; on n’avait pas franchement d’autre endroit où aller elle et moi et c’était excitant de faire ça au travail, de se réapproprier le lieu où l’on passait nos journées.

Une transgression pas bien méchante en somme, mais suffisante nous donner envie d’essayer et de franchir le pas.

 
C’était la première fois qu’on se retrouvait en privé tous les deux. Quand on a poussé la porte pour rentrer et s’enfermer on n’en menait pas large ; on ne s’était jamais embrassés auparavant et voilà qu’on se rejoignait, au boulot qui plus est, rien que pour coucher ensemble.
On s’est tourné autour cinq minutes, un peu hagards, jusqu’à ce que je décide qu’il était temps d’arrêter de perdre celui qui nous restait.

Entre trois blagues pour détendre l’atmosphère et deux sourires je l’ai plaquée contre le mur le plus proche et j’ai pressé mes lèvres contre les siennes. En quelques instants nous étions nus, et elle tentait sans succès de me donner une érection pendant que mes doigts s’invitaient entre ses cuisses.

 
Je n’ai jamais vraiment su pourquoi, ce jour-là, ses caresses n’avaient eu aucun effet. Peut-être qu’au fond cette fille ne me faisait pas envie, que c’était simplement la situation qui me faisait envie. L’idée d’une aventure avec une collègue, consommée sur le lieu même de notre rencontre.

En sautant sur elle je n’avais finalement fait que sauter sur l’occasion.

 
Entre ses mains je restais flaccide. Elle ne faisait aucune remarque mais je sentais bien que son égo vacillait ; elle avait l’impression de tout essayer, et de n’arriver à rien.

Elle a fini par changer de technique, prenant mon sexe dans sa bouche. Un petit moment plus tard je la voyais sourire.
De toute évidence, les choses sérieuses allaient pouvoir commencer.

#115 – Ma barbe

J’ai actuellement sur le visage une barbe qui a poussé pendant près de deux mois.

Tu adorerais.

 
Chaque jour je me demande s’il n’est pas enfin temps de la raser puis me ravise, en me disant que ce serait dommage que tu la rates – dans l’éventualité où l’on finirait enfin par se croiser.
Une éventualité avec une possibilité de réalisation d’environ 5%.

C’est d’autant plus absurde qu’une barbe ça repousse – et vite. Même si je la faisais entièrement disparaître elle retrouverait une taille correcte en quelques jours, et ça te suffirait bien comme ça.

Seulement, la prochaine fois que je te verrai, je veux plus que simplement te convenir.

 
Ma barbe d’aujourd’hui, tu pourrais passer tes doigts dedans. Les faire quasiment disparaître sous mon menton, le long de la ligne de ma mâchoire. Ça t’avait tellement amusée, la dernière fois.
Tu glisserais ta main contre ce tapis moelleux, dans ce tapis moelleux, et tu n’en sortirais plus.

Étrangement, la caresser t’apaiserait.

 
Tu serais étonnée, en en approchant tes joues et tes lèvres, par sa douceur. C’est souvent rêche une barbe, ça pique, ça gratte, ça griffe.
La longueur de la mienne la rend accueillante ; c’est un refuge, un nid douillet, une fourrure soyeuse. Pas  un ennemi agressif et irritant.

 
Je peux déjà te sentir frotter ta joue tout contre moi, comme un petit chat qui viendrait ronronner dans mon cou.
Tes lèvres trouveraient par la suite le chemin des miennes, au milieu de toute cette jungle. Tu m’embrasserais avec un sourire, une main posée sur le bas de mon dos et l’autre jouant avec ma barbe.

Oui, y a aucun doute.
Tu l’adorerais, ma barbe.

#114 – J’ai violé

J’ai violé.

 
On s’était engueulés, cette fille et moi. Ça nous arrivait fréquemment, sûrement un peu plus qu’aux autres couples – et sûrement un peu trop.
Après nos disputes, quand on parvenait à arrêter de se cracher des horreurs au visage, on faisait souvent l’amour. Ça nous prenait comme ça, spontanément ; on se jetait l’un sur l’autre, donnant corps au cliché de la réconciliation sur l’oreiller.

C’était bon, très bon même, et tout le monde était content. Le problème n’était généralement pas réglé, mais tout le monde était content.

 
Alors, quand après cette dispute-là on s’est mis dans le lit, rien ne m’a semblé anormal.

 
On s’est déshabillés – ou alors je l’ai dévêtue, ça je ne sais plus.

Elle n’a pas dit non. J’avais son corps nu contre le mien, et elle n’a pas dit non.
Comme d’habitude, comme lorsqu’à chaque fois précédente elle ne disait pas non, comme quand c’était bon – très bon, même – et que tout le monde était content.

Elle a écarté les cuisses. Elle m’a embrassé, elle s’est cambrée, elle a ondulé. Elle m’a même pris en bouche.
Sans que jamais, jamais je ne la force.

Ce que je n’ai pas remarqué sur le moment c’est que, contrairement à d’habitude, elle n’émettait pas un son.

 
On s’est endormis l’un contre l’autre, après. Elle était lovée dans mes bras.
Comme d’habitude, comme lorsqu’à chaque fois précédente elle se lovait dans mes bras, comme quand c’était bon – très bon, même – et que tout le monde était content.

 
Au réveil elle s’est écartée de moi, puis est sortie du lit avant de s’habiller à toute vitesse. Je la voyais couvrir son corps machinalement, comme pour le protéger d’une menace imminente.

Quand j’ai demandé ce qui n’allait pas elle s’est retournée vers moi, me regardant en face pour la première fois depuis qu’elle s’était levée. Ses yeux étaient pleins de larmes.

 
« Hier nous n’avons pas fait l’amour.
Hier je me suis sentie violée.

Hier, tu m’as violée. »

#113 – Le fat et indolent séducteur

« Hier il m’a embrassée.

On venait de passer une heure dans l’eau, rien que tous les deux. La piscine de l’hôtel était étonnamment vide, comme si le destin nous avait réservé un moment rien qu’à nous.

Enfin.

 
On avait beaucoup parlé, dans cette grande pièce déserte, seulement emplie des vapeurs émanant de l’eau chauffée. Il m’avait montré une de ses possessions les plus précieuses : un grand cahier jaune, tout bête, dans lequel il écrivait. Il y consignait quelques pensées.
Peu nombreux étaient ceux ayant le droit d’y jeter un coup d’œil, il l’avait longuement précisé.

Il fallait que je comprenne bien que c’était un privilège qu’il me donnait.
Un véritable cadeau.

 
Dès les premières lignes, je n’ai pas aimé son écriture. C’était maladroit, un peu faiblard dans le style et pas franchement captivant . On aurait dit un adolescent qui aurait compris Baudelaire de travers.
Lui était tout fier de me montrer ses œuvres, attendant avec impatience que je le félicite. Il cherchait le compliment pour se faire mousser, et prouver qu’il était digne de mon intérêt.

Il aurait pourtant dû savoir qu’il n’avait pas besoin de ça et que c’était gagné d’avance. Après tout, je n’avais pas accepté ce rendez-vous humide par hasard.

 
J’ai été vaguement polie en lui rendant son cahier, assez pour ne pas le blesser. J’avais tout lu le plus rapidement possible pour donner l’illusion que tout cela m’intéressait, alors que je me fichais bien du contenu. Tout ce que je voulais, moi, c’était qu’il fasse enfin ce pourquoi on s’était de toute évidence retrouvés au bord de l’eau.

 
Il était tellement persuadé que ça ne pouvait que me plaire qu’il n’a même pas relevé la retenue dans ma voix. Sa vanité l’aveuglait complètement, mais je n’ai pas insisté : croire que ça m’avait séduite allait lui donner le courage de finalement se jeter à l’eau.
Je pouvais voir l’orgueil dans ses yeux, le bonheur absolu qui lui donnait l’impression qu’il m’avait conquise avec ses mots.

En réalité il n’avait réussi qu’à se convaincre qu’il était à la hauteur, et qu’il pouvait tenter quelque chose.

 
Pendant de longues minutes il a continué à tourner autour du pot, comme si toutes ces simagrées n’avaient pas suffi. J’ai joué le jeu et m’en suis tenue à mon rôle, minaudant à tout va dans ses bras.

Et puis, enfin, il m’a embrassée. »

#112 – Submergé

Y a de la pluie qui s’écoule sur mon visage.

Elle change rien à ce qui se passe cette pluie, elle fait pas partie du processus, mais c’est une jolie image. Un bonus. C’est appréciable, même si ça fait légèrement cliché.

 
Je suis en train de renaître.

 
Au loin là-bas, y a de la musique et de la lumière. Ça pulse en rythme, de plus en plus vite. Comme si on voulait accompagner mon changement, l’accélérer. Comme si on s’occupait un peu de moi.

J’étais venu pour un bête spectacle, je me retrouve emporté par un tsunami émotionnel si puissant qu’il a toutes les chances de chambouler ma vie.

 
Tout autour de moi pourtant, il y a des gens qui ne se doutent de rien. Eux ils sont juste là à apprécier la soirée, à rigoler entre amis, à chanter. J’en vois qui miment des breaks de batterie, d’autres qui partent dans d’intenses solos de guitare électrique. Moi j’en suis incapable : je ne peux même plus distinguer la basse du synthé. Tous les stimuli qui m’atteignent se fondent en une seule et unique vague, il n’y a plus de prisme pour les séparer ; ils me frappent directement comme un faisceau de lumière blanche, sans dévoiler clairement leurs différentes couleurs.

C’est aveuglant, et c’est probablement ce qui m’a poussé vers la renaissance : tous mes récepteurs sont saturés, déversant simultanément à mon cerveau une quantité d’informations incommensurable ne portant qu’un seul message.

« Tu es libre d’avancer, désormais. »

 
Face à cette décharge d’émotions inattendue, j’ai manqué de pleurer. Là, au milieu de milliers de personnes heureuses. Ce n’étaient pas des pleurs douloureux qui s’annonçaient ; plutôt ceux de la rédemption, de l’acceptation, du pardon accordé à soi-même.

J’ai senti mes lèvres trembler, les sanglots arriver, mes yeux s’humidifier. Mais je n’ai pas versé une larme. Pas une seule.

 
Par contre, il y avait de la pluie qui s’écoulait sur mon visage.

#111 – Biais

Ça t’est déjà arrivé, de réaliser que t’étais le méchant de l’histoire quand tu pensais en être le héros ?

 
La méprise est aisée, faut dire : tu vis ta vie, et de ton point de vue il est normal que tu te représentes comme le bien, le bon côté, le personnage principal qui inévitablement est le gentil de l’aventure.
Après tout, on raconte rarement le récit de la perspective l’ennemi.

 
Pourtant c’est vrai, sur cet arc narratif là, deux ou trois trucs auraient pu te mettre la puce à l’oreille.

Déjà, et tu le savais pertinemment, tu faisais un truc pas super bien vu – ni par la société, ni par les gens, ni par tes proches. Un truc que t’aurais pas vraiment voulu qu’on te fasse non plus, d’ailleurs. Cette information tournait dans un coin de ton cerveau mais tu ne la voyais pas, préférant l’éviter parce que… parce qu’on l’a dit, c’est toi le gentil, alors peut-être que cette fois c’était une exception, peut-être que c’était autorisé ? Au fond, des histoires interdites y en a plein les bouquins, et celles-là sont pas systématiquement mal jugées.
C’est même plutôt le contraire.

Ensuite, on va pas se leurrer, y avait des victimes collatérales évidentes. Maintenant que tu y réfléchis, a posteriori, tu ne vois que ça. Dans le feu de l’action par contre elles ne t’apparaissaient pas ; tu faisais uniquement attention à ce qui t’arrivait à toi – parce que c’était trop fort, trop important, presque magique.
De toute façon ceux atteints par ces balles perdues n’étaient que des personnages secondaires ; pourquoi aurait-il fallu s’inquiéter ? Pourquoi aurait-il fallu s’arrêter ?

 
Alors forcément, aveuglé par un narrateur douteux, tu croyais l’affaire dans le sac – jusqu’à ce que t’échoues. Toi. Le héros du récit. T’as échoué.

Du coup l’histoire a été réécrite, parce que le vainqueur n’était pas celui auquel on s’attendait. Auquel tu t’attendais.
Et t’es définitivement devenu le méchant en perdant.

En la perdant.

#110 – Tournoyer

Il fait chaud, ici. Il fait chaud mais j’ai froid. Je suis seule même s’il y a du monde autour de moi.
Cliché classique.

J’ai jamais été très originale, de toute façon.

 
Ça tourne. Ça tourne…

 
Je fumais une clope, accoudée au balcon, et puis ça m’a saoulée. Y a un mec qui est venu me parler, me dire que j’étais belle là, dans la nuit. Dans la semi-obscurité de la ville.

C’était bien essayé, à une autre époque j’aurais pu me laisser tenter. L’embrasser, flirter, rentrer avec lui, rentrer chez lui.
Désormais je n’en ai plus envie.

 
Ça tourne, et ça tourne…

 
On était en plein dans ce moment où la fête redescend. Elle battait son plein quelques dizaines de minutes avant et puis l’appart s’est vidé, les gens se sont posés sur les canapés et ont commencé à parler.

Le DJ le savait bien, alors il calmait le jeu. Il passait des trucs plus lents, moins agressifs. Il ne voulait plus nous faire sauter dans tous les sens – ou alors, seulement les uns sur les autres.

Je sais pas ce qui m’a pris, mais y a un des morceaux qui m’a attrapée par les tripes. Dès les premières notes. Il est entré en moi comme un poignard et m’a retourné le ventre. J’ai à peine eu le temps de réaliser ce qui se passait que je m’étais mise à danser.

Oui.
Je danse.

 
Et ça tourne, et ça tourne…

 
Je suis dans une sorte de transe. Je tournoie, je tourbillonne et rien ne peut m’arrêter. Pas même le tapis qui essaie de me faire trébucher en glissant sur le sol.

Ça doit être ridicule vu de l’extérieur mais je m’en fous. J’arrête de vivre pour les autres et pour leurs regards. C’est fini : je ne suis plus là pour eux.

Je vis pour moi.

 
Et ça tourne, et ça tourne…

 
J’entends même plus vraiment la musique. Je perçois des vagues de sons, un rythme cyclique. C’est tout.
C’est tout et j’aimerais que ça dure toujours, ne jamais en sortir.
Je veux rester bloquée dans cet instant.

L’instant où je me suis affranchie de l’univers.

 
Et ça tourne, et ça tourne…

 
Tout est flou. Je vois des lumières qui clignotent, des ombres troubles. Paupières mi-closes, je me coupe du monde.

Y en a là-bas qui pensent que je danse pour séduire, pour les séduire. Les cons. Ils voient même pas que je m’enfuis.
Je pars là où vous pourrez jamais m’atteindre, salauds.

Là où personne ne pourra jamais me rejoindre.

 
Ça tourne…

 
Ça tourne.

Enfin, je suis libre.

#109 – Passer en bas

Faire un détour pour passer devant chez Elle. Sous la pleine Lune.

La Lune c’est un peu notre astre à nous. La lumière au milieu de la nuit.
Elle était magique la Lune ce soir, ronde, proche, immense. C’est peut-être elle qui a guidé mes pas sous ses fenêtres.

 
Une fois devant sa porte, forcément, j’appréhende. Je sais que je ne peux pas sonner, que je ne peux pas rentrer.
Même si j’en meurs d’envie.

Une partie de moi exige de provoquer un ouragan, une tempête, rien qu’en appuyant sur la sonnette. Elle se dit qu’après tout pourquoi pas, que je n’ai rien à perdre, que ça ne peut pas être pire qu’actuellement.
C’est faux, bien sûr, alors je me retiens.

On n’a pas besoin d’un cataclysme supplémentaire.

 
Je change de trottoir, pour avoir une vue d’ensemble. Pour, peut-être, l’apercevoir à la fenêtre. Au fond, je sais pas si je préfèrerais que sa lumière soit allumée, ou qu’elle soit éteinte. Est-ce qu’il vaut mieux l’absence totale, ou l’illusion de présence ?

 
À défaut d’aller chez Elle je me dis que je pourrais la croiser, en train de revenir de soirée. Elle n’a pas d’autre choix que de passer par là, pour rentrer. Ce serait un bon compromis, une rencontre qui pourrait sembler aléatoire.

Je me mets à rêver qu’Elle arrive, tout en sachant pertinemment que cela ne se produira pas. Je ne la verrai pas, ce soir.

Je suis pas assez chanceux pour ça.

 
Après quelques minutes d’attente, juste au cas où Elle apparaîtrait, je repars.

 
Ce chemin je l’ai fait des centaines de fois mais ce soir il n’a pas le même goût ; ce soir je ne vais pas chez Elle, je ne rentre pas de chez Elle. Ce soir je ne suis qu’un passant qui est en bas, presque par hasard.

 
La lumière était éteinte.
Et les rideaux tirés.