#180 – Première danse

« Être collée contre toi et danser un slow dans ton salon, juste parce qu’on le peut. Juste comme ça. Juste parce qu’il fait nuit.

 
J’étais venue dîner ce soir-là parce que tu étais mal. Normalement tu ne les dis pas ces choses-là, normalement tu les caches parce que comme tout le monde finalement tu n’aimes pas trop montrer que ça ne va pas. On fait tous semblant que les coups de blues n’existent pas comme s’ils étaient honteux – pourtant on le sait bien, que ce n’est pas possible d’être toujours joyeux.

 
On a commandé japonais, mais tu n’as pas mangé. C’est plutôt rare venant de toi et ça m’a marquée – tu étais là, assis en tailleur sur ton canapé, ton plateau de sushis sous les yeux et le regard dans le vide. J’ai posé mes baguettes et me suis blottie contre toi.

Tu as refermé tes bras sur moi et m’as serrée fort contre ton torse. Ta tête reposait légèrement sur la mienne ; je sentais ta respiration caresser mes cheveux, de plus en plus lentement. Ta main a cherché la mienne et nos doigts se sont entrelacés doucement.

 
Le temps s’est arrêté et soudain le monde n’était plus que sérénité.

 
Quand nous nous sommes finalement levés tu m’as attrapée par la taille et m’as délicatement amenée contre ton corps. La seule lumière qui nous éclairait était celle du lampadaire devant ta fenêtre ; nous étions presque dans le noir, baignés par une semi-obscurité apaisante.

Tu as commencé à nous faire tournoyer. Il n’y avait pas de musique – rien que le silence et nos souffles réguliers pour nous offrir un tempo.

 
C’était la première fois que nous dansions tous les deux. »

#179 – Séance

« Faut que j’arrête de culpabiliser quand je choisis la vie. Quand je choisis ma vie. »

C’est ma huitième séance, aujourd’hui. Le psy a dit qu’on avançait. Je sais pas trop ce que ça veut dire mais j’ai décidé d’y croire.

Après tout c’est pour ça que je suis là.

 
« Ça semble super simple dit comme ça, de choisir sa vie, mais quand on a la culpabilité dans le sang comme moi c’est tout de suite plus compliqué. C’est un réel et absurde combat contre soi, et contre la perception que l’on a des priorités et des autres. Je me dis toujours que si c’est pas parfait – parfait pour moi et pour les autres – c’est que j’ai mal fait. La culpabilité naît quand je n’atteins pas les objectifs que je me suis fixés, mais elle est encore pire quand je n’arrive pas à faire ce dont les autres me pensent capable. »

Je l’entends qui note des trucs. Il note toujours des trucs, tout le temps. Même quand je ne parle pas, il note. C’est fascinant.

J’aimerais bien qu’il me montre ce qu’il note, un jour, qu’il me dise comment il me perçoit. Y a rien de plus intéressant que de savoir comment les gens nous voient.

 
« Je supporte pas de décevoir les autres, je supporte pas de pas être à la hauteur de leurs attentes. C’est pas une question d’être irréprochable, je sais que c’est pas possible ; c’est simplement l’idée que j’ai fait naître des espoirs dont je me suis pas montré digne qui me rend furieux contre moi-même. Je veux en être digne, je veux pouvoir dire qu’on avait raison d’avoir confiance en moi, je veux montrer que je suis capable de faire ce qu’on attend de moi même – surtout peut-être – lorsqu’on attend l’impossible. »

C’est bientôt la fin de notre rendez-vous. Bientôt je vais pouvoir tout refermer, arrêter de parler de moi, arrêter d’essayer de comprendre à quoi ça sert de le faire, arrêter de me poser des questions sur la signification de toutes ces choses qu’il me fait dire.

Bientôt c’est la liberté à nouveau, enfin.

 
« En fait je culpabilise quand je fais, je culpabilise quand je fais pas, et je culpabilise quand j’hésite. Y a que de la culpabilité, partout, tout le temps, dès qu’il y a une interaction avec les autres. Je peux pas m’empêcher de penser que je ne suffis pas. »

Il m’a regardé droit dans les yeux pendant un moment. C’était comme s’il voulait déchiffrer quelque chose en moi ; comme si mes mots ne suffisaient pas et qu’il en voulait plus  – plus d’informations, plus de questionnements, plus de détresse, plus de mal-être.

J’ai improvisé un sourire.

 
La séance était terminée.

 

#178 – Sa présence

Son visage me manque. Ce serait bien de le voir à nouveau.

De la voir à nouveau. Elle.

 
Je m’en fous du reste. Je m’en fous de pouvoir l’embrasser, de pouvoir la serrer contre moi ; je m’en fous de pouvoir la toucher et de pouvoir l’aimer.
J’ai simplement envie qu’Elle soit là.

J’aimerais qu’Elle soit à mes côtés. J’ai pas besoin qu’Elle soit souriante, j’ai pas besoin qu’Elle rentre une nouvelle fois dans le jeu de connivence qui était le nôtre, j’ai pas besoin qu’Elle me regarde comme Elle le faisait avant. De toute façon il paraît que ça n’arrivera plus, alors…
J’ai simplement besoin de sa présence.

Je me sens tellement bien, quand Elle est là.

 
Quand Elle est là je deviens fort. Mes doutes s’évanouissent et emportent avec eux mes peurs. Avec Elle à mes côtés je peux tout faire, tout accomplir. Elle ne me guide pas, ça non, mais Elle m’accompagne. Elle me tient la main. Elle me rassure.
Je sais, je suis grand maintenant et je n’ai pas besoin de tout ça. Mais ça ne change rien.

Quand Elle est là je suis apaisé.

 
Elle a cet effet un peu magique sur moi. Elle ne fait pourtant rien pour – Elle l’a même combattu. Seulement Elle n’y peut pas grand chose : comme lors d’une réaction chimique, les éléments qui réagissent ne peuvent s’en empêcher. Nous il y a plein de trucs qu’on a su stopper, des trucs forts parfois même, mais ça… ça, jamais. Je me sens simplement mieux quand Elle est là.

Je ne sais pas si ça a été pareil pour Elle. Je le crois évidemment, et surtout j’espère qu’aujourd’hui ce serait encore le cas.

 
Son visage me manque. Son être me manque, avec tous les défauts qu’Elle peut avoir, les points sur lesquels on n’est pas d’accord, ses réactions qui devraient m’insupporter mais que j’accepte parce qu’elles sont une part d’Elle – et que c’est la personne qu’Elle est, entièrement et sans concession, qui me fait vibrer. Elle qui m’atteint comme personne ne m’a jamais atteint, Elle qui a découvert ce qui avait toujours été caché, et Elle qui est allée là où personne d’autre n’était jamais allé.

C’est Elle. Et je veux la retrouver.

 
J’ai tellement hâte d’être à nouveau à tes côtés.
 

#177 – À quoi bon ?

Parfois je suis fatigué et j’ai juste envie d’abandonner. Parce que franchement, ça sert à quoi de se battre ? Ça sert à quoi d’écrire tous les jours, ça sert à quoi de partager des informations, ça sert à quoi de faire rire les gens, ça sert à quoi de faire semblant ? Ça sert à quoi d’avancer quand tout est contre toi ? Ça sert à quoi de chercher un job, de sortir faire les courses, ça sert à quoi de prendre le temps de s’occuper de soi ?

Ça sert à quoi quand rien ne suffit jamais, quand rien n’est jamais bien, et quand être heureux ne dure jamais longtemps ?

 
Je me dis que laisser tomber serait facile ; en réalité je sais même pas si j’en serais capable. Je ferais quoi ? Quand tu sors du système, quand t’en sors complètement et pas par petites touches, tu deviens quoi ? Tu vas où ? Est-ce que ce serait vraiment mieux, autre part ?
Être loin des préoccupations de notre société, loin des préoccupations de ma génération, loin des préoccupations de ma classe sociale, est-ce que ça m’éloignerait aussi de mes préoccupations personnelles ? Est-ce qu’on peut vraiment fuir ou est-ce un rêve qu’on garde dans un coin parce qu’il nous permet d’imaginer un ailleurs meilleur, et donc de continuer à supporter ce qui nous accable ?

Pourquoi est-ce qu’on ne peut que supporter, et pas transformer ?

 
Le vrai problème au fond, c’est qu’on ne trouve pas de réponses à ces questions. Mais peut-être qu’on peut trouver une solution ? Un truc qui permettrait d’arrêter de se les poser ou mieux, de ne pas avoir à se les poser ? Un truc pour ne pas avoir à se battre contre cette traîtresse petite voix qui demande tout le temps « à quoi bon ? ».

Ça doit bien exister non, un truc qui soulage réellement ?

 
Comme on ne trouve rien, on en vient toujours à penser que finalement il ne faut peut-être pas se demander à quoi ça sert, ni s’il y a mieux ailleurs. Surtout pas. Se poser trop de questions ça empêche de faire, et il vaut mieux faire que disparaître.

Je crois.

 

#176 – Déceptions

Je t’ai déçue.

Et c’est plus dur à vivre que je ne le pensais.

 
Peut-être que je t’avais déjà déçue avant, mais là c’est la première fois que tu es aussi claire à ce sujet. Y a pas de place pour le doute : tu t’es sentie trahie, au point de remettre en cause l’image que tu avais de moi.
D’après toi elle s’est brisée, comme si en un instant j’avais pu détruire ce que j’avais mis des années à construire.

Comme si tu pouvais tout balayer d’un revers de la main en prétendant que le passé n’avait jamais existé.

 
D’une certaine façon cette désillusion transforme ton absence en punition : je ne peux même pas essayer de me rattraper, de t’expliquer, de te faire changer d’avis. Tu es inaccessible et déçue et je ne peux rien y faire, alors même que la raison de ta déception est biaisée.

J’ai fait une erreur, je le reconnais ; elle est simplement bien moindre que ce que tu y as vu. Que ce que tu y as lu. On pourrait croire que j’essaie de me dédouaner, de reporter la faute sur toi. Je pourrais, ça serait plus simple et puis je finirais par croire à mon propre mensonge – ce qui me soulagerait.
La vérité c’est que oui, j’ai fait une connerie, mais qu’elle n’aurait pas dû te marquer à ce point. La blessure provoquée par le coup est dix ou quinze fois supérieure à la trace qu’il aurait dû laisser. Et c’est rageant de ne pas pouvoir te le montrer.

 
Alors je m’en veux, parce que je t’ai donné la possibilité d’être ainsi désappointée. J’aurais dû faire plus attention, ne pas offrir d’accroc, rester lisse. Te savoir énervée et ne pouvoir y remédier est une torture.

Je t’en veux aussi, parce que tu n’as pas su faire la part des choses. Tu t’es laissée emportée par une réaction épidermique, sans essayer de voir un peu plus loin. Sans même te souvenir de ce que tu voyais en moi quand tu étais là – ce que tu ne peux plus percevoir, maintenant que ce n’est plus le cas.

 
Finalement c’est peut-être ça, le plus difficile à vivre.

Le fait que ta déception, en un sens, montre que progressivement tu m’oublies.

 

#175 – Amitiés alternatives

Il y a bien longtemps que je n’avais pas autant rigolé.

J’en ai encore mal aux côtes.

 
J’ai passé la soirée avec des amis. Des vrais. C’est un peu solennel dit comme ça bien sûr, mais il s’agit de bien exprimer ce qu’ils représentent, ce qu’ils apportent, et ce que notre relation dégage.

Ces amis, ce sont ceux que tu peux perdre un peu de vue pendant trois mois, pendant cinq mois, ou même pendant deux ans. Tu ne les vois plus vraiment, tu ne les appelles plus et eux ne s’y risquent pas non plus. Vous n’êtes pas fâchés pour autant ; c’est simplement que vous avez perdu l’habitude, pour une raison ou pour une autre, de vous voir de façon régulière.
Et puis soudain surgit un événement plus important que les motifs de vous empêchant de vous réunir. Ça peut être n’importe quoi : l’un d’entre vous qui part à l’étranger pour un long moment ou qui en revient après un exil prolongé, une personne du groupe qui fête ses 25, 30, ou 40 ans, ou bien encore un mariage ou pourquoi pas une naissance.

Vous allez tous vous retrouver pour fêter ça, et pas un ne manquera à l’appel. Malgré vos difficultés habituelles à vous voir cette fois tout le monde sera là ; tout le monde arrivera à se libérer, même si c’est seulement pour une heure. C’est impensable de ne pas faire cet effort-là.

 
Ces amis tu les vois rarement mais quand c’est le cas tu leur racontes tout ce qui s’est passé depuis la dernière fois. En général vous avez grandi ensemble, traversé l’adolescence et sûrement affronté l’entrée dans l’âge adulte côte à côte ; ils t’ont vu mûrir, vieillir, évoluer.

Plus que de savoir qui tu es aujourd’hui, ils savent ce que tu as été.

 
Quoiqu’il arrive ces amis ne sont jamais vraiment des étrangers.
Et c’est pour ça que ce sont des vrais.

 

#174 – Polysémie de l’ivresse

C’était la première fois qu’une femme tentait ouvertement de me mettre dans son lit. La première fois que je n’avais pas initié la séduction, la première fois que le travail était déjà fait ou presque et qu’il me suffisait de jouer le jeu.

C’était très excitant. Enivrant.

 
Pendant deux semaines elle m’a envoyé des photos de plus en plus osées, sans toutefois s’enhardir jusqu’à la nudité. Elle voulait me rendre fou d’envie et c’était plutôt réussi : chaque jour j’espérais un nouveau cliché. Je voulais plus d’érotisme, plus de peau dénudée, plus de sensualité. Je voulais qu’elle aille toujours plus loin pour me montrer qu’elle non plus, elle ne pouvait pas résister.

Un de ses derniers clichés comprenait un petit mot. Une invitation à la rejoindre.
Nous avions rendez-vous chez elle, un samedi soir à une heure du matin.

 
 » Invitation indécente à venir me rejoindre, dans l’antre de la tendresse, de la volupté et du plaisir… 

Je t’embrasse un peu partout en prélude à ce qui devrait suivre une fois que je t’aurais à mes côtés… »

 
Ce qu’elle avait écrit était d’une banalité affligeante, mais ça ne m’a pas empêché de ne penser qu’à ça pendant toute la journée. Ses photos avaient été bien plus convaincantes que ses mots ; j’étais impatient à l’idée de pouvoir enfin caresser sa peau, de pouvoir l’embrasser et explorer son corps.

 
Quand je suis arrivé chez elle ce soir là, elle puait l’alcool. Peut-être qu’elle était sortie avant, peut-être qu’elle avait bu pour se mettre en condition, peut-être qu’elle voulait vaincre une timidité qu’elle n’avait pas montré face à son appareil photo mais le fait est qu’elle avait eu la main lourde. Trop lourde.

Après avoir refermé la porte derrière moi et balbutié quelques mots me promettant une nuit de folie, elle a enfoncé sa langue pâteuse au fond de ma gorge en guise de baiser.
En trente secondes elle avait douché toute mon excitation, et dix minutes plus tard elle s’endormait subitement sur le canapé.

 
Je suis resté sur place toute la nuit, pour m’assurer qu’elle allait bien. Et puis, le lendemain…

Le lendemain on s’est bien rattrapés.

 

#173 – Je me demande…

 » Je me demande comment tu vas.
Enfin non, c’est faux.

Je me demande si tu penses à moi.

 
Je me demande si, toi aussi, tu me vois partout. Si je te manque. Si t’as mal quand tu réalises que je ne suis pas là. Si tu t’en veux d’être parti, de m’avoir laissée seule, de ne pas nous avoir vraiment donné notre chance.
Je me demande si tu regrettes. Je me dis que quand t’es dans ton lit la nuit et que ce n’est pas moi là, blottie contre toi, tu penses à ce qu’on aurait pu être.

Peut-être que je hante tes rêves à défaut d’occuper tes draps.

 
C’est très égoïste en réalité, parce qu’en un sens j’espère que mon absence ne te réussit pas – uniquement parce que la tienne, elle, ne me réussit pas. Je suis mal sans toi, loin de toi. Je voudrais te voir, revivre ce qu’on a eu pendant quelques mois et qui ne présageait que le meilleur.

J’aimerais être sûre que je ne l’ai pas rêvé.

 
Le pire c’est que je n’ose même pas te parler. Je pourrais t’appeler, t’envoyer un message, te contacter d’une façon ou d’une autre mais je n’y arrive pas. Les réponses à toutes mes questions tu les as déjà données, plusieurs fois, et j’ai pas envie d’être la fille qui t’agace parce qu’elle est incapable de comprendre. J’ai compris figure-toi, j’arrive simplement pas à l’accepter – parce que je ne ressens pas les mêmes choses que toi, parce que je ne vois pas notre histoire de la même façon, parce que je suis encore amoureuse. Malgré la distance, malgré ton choix, malgré tout.

 
Peut-être que j’ai tort et que je devrais arrêter de m’empêcher d’agir.

Peut-être que j’ai tort et que je devrais t’écrire.  »

 

#172 – Fantôme pathétique

Si tu as cru apercevoir un fantôme ce soir ce n’en était pas un : c’était moi. J’errais dans ton quartier en espérant te croiser.

 
C’est pathétique, je sais. J’ai arpenté ta rue, et les rues adjacentes. Je suis rentré dans les supermarchés du coin, où je sais que parfois en fin de journée tu vas faire tes courses. J’ai parcouru leurs allées, concentré, mes yeux scrutant tout sauf les rayons pour te trouver parmi les clientes.
Je t’ai vue partout : dans une silhouette semblable ou un chignon identique à celui que tu portes parfois, dans un vêtement qui semblait tien, et même dans une ombre qui dissimulait un peu trop les traits d’un visage. À chaque fois que quelqu’un apparaissait j’espérais que ce soit toi.

Évidemment, ce ne fut jamais le cas.

 
Ce n’était pas la première fois que je passais dans les alentours, mais c’était la première fois que j’y restais si longtemps. Ce soir je voulais mettre toutes les chances de mon côté ; je voulais te voir, je voulais que tu me voies et que tu n’aies plus d’autre choix que de réaliser que j’étais là – même si tu n’aurais peut-être dit que bonjour avant de fuir, même si tu n’aurais peut-être fait que me regarder, interloquée.

Je voulais découvrir ce qui ce serait caché derrière tes yeux si ton regard s’était posé sur moi.

 
Avant de quitter ton quartier je suis passé une dernière fois en bas de chez toi. Pour la première fois depuis des mois mes doigts ont effleuré le clavier métallique sous ton porche, et j’ai tapé ton code. Je ne l’avais pas oublié.

J’ai poussé ta porte. C’était étrange, d’être soudain si proche de toi. Si proche d’avant, quand je venais pour dîner ou simplement te voir – quand j’avais encore le droit d’être là.

 
J’ai poussé ta porte, oui. Mais son seuil…

Son seuil je ne l’ai pas franchi.

 

#171 – Écrans de fumée

« Ça va ?

— Bah écoute pas mal ouais, j’arrête pas trop ces temps-ci ! »

Non, ça va pas. Ça fait trois jours que je dors pas la nuit et que je sors pas de chez moi parce que j’ai rien à faire, parce que dehors y a la vie et que je peux pas l’affronter. Je peux pas voir tous ces gens capables d’exister, tous ces gens qui rient et qui s’activent et qui avancent alors que moi je stagne.
J’arrive tellement pas à m’en sortir que je ne sais plus si j’ai envie de m’en sortir.

 
« Quoi de beau, en ce moment ?

— Oh tu sais rien de spécial, quelques projets qui se mettent en place par-ci et par-là. »

Y a rien de beau en ce moment. Y a rien de normal. J’aimerais bien que ce soit normal d’aller mal mais même moi je me rends compte que c’est pas sain et que je suis dans un sale état. Je suis là, à végéter toute la journée, à m’empiffrer de séries et des quelques gâteaux que je trouve encore dans mes placards. Je me persuade que j’ai rien à faire alors que j’ai une montagne de trucs à faire – mais comme elle grandit de jour en jour j’ose de moins en moins l’affronter.
Je me crée mon propre Everest et je sais toujours pas comment le grimper.

 
« Et les amours ?

— Ça va, le célibat me va bien, c’est agréable de pas se prendre la tête pour une fois. »

J’en peux plus de la solitude. J’ai eu quelques aventures mais rien qui n’a duré ; y a toujours un truc qui ne va pas, toujours un problème qui surgit et qui fait qu’on se sépare. J’aimerais vivre une belle histoire – une histoire de cinéma, avec des grandes déclarations sous la pluie et des baisers fougueux à l’abri des portes cochères – mais je vais finir par croire que ça n’existe pas. Je ne trouve personne pour être avec moi et ça me pèse, l’être humain n’est pas fait pour être seul pendant si longtemps.
J’ai besoin de quelqu’un qui puisse me prendre dans ses bras quand ça ne va pas.

 
Je sais pas vous, mais moi j’en ai marre de devoir mentir tous les jours.