330 – Rester sous la douche

Je serais bien resté plus longtemps sous la douche, ce matin. Plus longtemps. Très longtemps. Trop longtemps.

Si seulement.

 
Il n’y a rien, sous la douche. Rien d’autre que l’eau chaude qui coule sur ma peau, rien d’autre que ce jet qui me masse doucement, rien d’autre que la quiétude et l’oubli.

L’oubli.
C’est si bon, l’oubli.

 
Je ne suis jamais aussi seul que sous la douche. Personne ne peut m’y atteindre. Rien ni personne. Je laisse tout dehors, au loin, dans le monde réel. Je passe dans une dimension parallèle, dans un lieu unique où rien n’existe. Un îlot hors de ma propre vie.

« Hors de ma propre vie ». C’est si absurde. Si absurde et si nécessaire, aussi.

 
Je crie, sous la douche. Je crie car personne ne peut m’y entendre, personne ne peut m’y juger. Je crie jusqu’à être vidé, entièrement vidé, je crie jusqu’à devoir m’asseoir car je ne tiens plus debout, parce que c’est trop dur debout, c’est trop dur pour moi, trop dur parfois.

C’est trop dur mais ça s’en va, ça s’en va comme mes larmes sous la douche.

 
Ce matin il n’y avait pas de larmes. Pas de cris. Pas de temps, et pas de force aussi.

Ce matin je suis arrivé vide sous la douche, pas vidé mais vide, absent, déjà loin. Je ne ressentais plus rien, pas même cette quiétude qui d’habitude m’habite lorsque je franchis le rideau qui sépare les mondes.

Le néant.
L’envie que tout s’arrête.

 
Je serais bien resté plus longtemps sous la douche, ce matin. Plus longtemps, très longtemps, trop longtemps.

Si seulement. Si seulement j’avais pu y rester, sous la douche.

 

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329 – Je le savais

Je le savais. Je le savais que ça lui plairait pas et pourtant je l’ai fait quand même.

Pourquoi ?

 
Elle compte, quand même. Elle compte vraiment. Je me soucie de ce qu’elle pense, de son état, de ce qu’elle ressent. J’ai envie qu’elle soit bien, parce que c’est comme ça qu’on traite ses amis. Je me soucie d’elle mais ça m’a pas empêché d’y aller, ça m’a pas empêché de lui faire du mal.

Pourquoi ?

 
J’en avais pleinement conscience, en plus. Je peux pas me cacher derrière l’ignorance, je peux pas faire semblant de ne pas avoir su. J’étais parfaitement au courant qu’elle le prendrait mal, qu’elle m’en voudrait après, qu’elle me le reprocherait. Je le savais et je n’ai pas agi en conséquence.

Pourquoi ?

 
Pendant un temps j’ai espéré qu’elle ne s’en rende pas compte. Qu’elle n’en sache rien. Au moins si elle ne savait pas elle ne pouvait pas en souffrir ; si elle ne savait pas elle ne pouvait pas me faire de remarque ni m’attaquer pour ce que j’avais fait. J’ai espéré mais je n’ai même pas essayé de camoufler la vérité – j’ai simplement laissé les choses se faire, en sachant pertinemment qu’elle finirait par tomber dessus.

Pourquoi ?

 
Je me suis senti coupable, sur le moment. J’ai continué mais dans la culpabilité ; je ne pouvais pas arrêter malgré ce que me soufflait ma conscience, malgré ce vers quoi me poussait mon amitié pour elle. Je ne pouvais tout simplement pas.

Pourquoi ?

 
Je vais vous le dire, pourquoi. Parce qu’il y a bien longtemps j’ai décidé de ne plus écouter ceux qui veulent m’empêcher de faire des choses. J’ai décidé de dire non aux gens qui me veulent du bien, mais pour qui mon bien passe par le leur. J’ai décidé d’arrêter de me soumettre quand ce dont j’ai besoin va à l’encontre de ce qu’ils veulent.

Et tant pis si, parfois, il y a quelques pots cassés.

 

328 – Le silence

Va encore falloir parler.

J’ai pas envie de parler.

 
J’en ai assez de tous ces gens qui posent des questions, qui me posent des questions. Qui veulent savoir comment ça va, si le travail ça se passe bien, si les amours sont au beau fixe. J’en ai assez de devoir répondre. Qu’ils se taisent.

Qu’ils me laissent.

 
C’est très fatigant, en fait. De devoir sans cesse se raconter, sans cesse s’expliquer, sans cesse se détailler. Il faut toujours préciser ce que l’on vit, montrer où on en est, dévoiler de l’intime pour ne pas donner l’impression d’être hautain, froid, distant.

Pour ne pas donner l’impression de ne pas apprécier la personne que l’on a face à soi.

 
Les gens ne semblent pas comprendre que, parfois, on aspire simplement au silence. Que se taire n’est pas forcément une mauvaise chose, que l’on peut décider de ne pas partager, aussi. De ne pas tout montrer tout le temps. Ils ne comprennent pas et surtout ils ne l’acceptent pas je crois ; ils sont incapables de concevoir qu’on puisse ne pas avoir envie de parler, ne pas avoir envie d’en parler, pas tout de suite, pas maintenant.

Leurs réactions me poussent encore plus au mutisme, même si paradoxalement elles me donnent souvent envie de leur hurler dessus.

 
Vous voyez pas que je recherche le silence ? Que j’aimerais juste qu’on me laisse tranquille quelques fois ? Que c’est à moi de décider quand je veux parler, si je veux parler ? C’est si difficile à comprendre, sérieusement ? J’ai pas droit au silence, c’est ça ? J’ai pas le droit ?!

Gardez vos questions pour vous, d’accord ? Gardez vos questions pour vous.

 

327 – Dériver

 
Allongé sur mon lit je laisse la musique m’envahir. Je pars.

Loin.

 
J’ai fermé les yeux il y a bien longtemps. Je n’avais pas envie de fixer le plafond, pas envie d’être distrait, pas envie de voir encore et encore la réalité du monde qui m’entoure. Plus que jamais j’ai besoin de m’enfuir.

De m’échapper.

 
Mes bras s’étendent chacun de leur côté. Je ressemble au Christ sacrifié ainsi placé ; un bien piètre Christ, un Christ mort pour rien, un Christ n’ayant combattu que contre du vide. Un Christ que personne ne connaîtrait et qui n’aurait eu aucune raison d’exister.

Un Christ inutile.

 
Je m’enfonce. C’est normal. Avant de m’envoler, avant de découvrir mille lieux magnifiques je m’enfonce dans les profondeurs de mon âme. La musique qui s’insinue dans mon corps m’entraîne avec elle vers les recoins les plus sombres de mon être, vers toutes ces parties que je refuse habituellement de voir, vers ce qui fait que je suis moi, dans toute ma splendeur et dans toute ma noirceur.

J’ai besoin de plonger dans l’abysse avant de partir. Avant de me laisser réellement emporter.

 
Bientôt je dériverai. Je deviendrai flou ; la réalité n’existera plus, mes névroses n’existeront plus, le mal-être, la tristesse, l’angoisse, tout cela aura disparu. Je me serai soustrait du monde, laissant derrière moi ce qui chaque jour m’empêche de m’élever, ce qui me retient et qui m’écrase.

Ce qui m’empêche de vivre.

 
Maintenant.

C’est maintenant.

 
Je pars.

 

326 – The Blueprint

Cette vie est trop petite. Trop petite.

Cela a-t-il seulement un sens ?

 
Je m’ennuie, globalement. Je cherche un intérêt envers quelque chose et je ne le trouve jamais ; rien ne semble jamais assez incroyable pour me capter plus que quelques minutes, heures, jours, semaines tout au plus. J’aimerais bien trouver un grand projet, quelque chose qui tienne sur plusieurs mois voire plusieurs années, quelque chose qui soit grand, plus grand que moi, plus grand que tout ce que j’ai déjà pu faire.

Quelque chose qui ait du sens, qui puisse être un symbole. Un cri de ralliement.

 
J’ai besoin de grandeur. D’extraordinaire. J’ai besoin de me dire que ce que j’accomplis est spécial, que tout le monde ne pourrait pas le faire, qu’il n’y avait que moi pour en être capable. J’en ai assez de passer mon temps à me dire que je ne suis qu’un rouage interchangeable, qu’une partie remplaçable du mécanisme.

J’ai pas besoin d’être la pièce maîtresse, mais j’aimerais bien être une pièce indispensable.

 
Après, peut-être que ça vient de moi. Peut-être que je suis incapable de me projeter sur une longue période, incapable de voir au-delà des tâches quotidiennes, incapable de saisir à quoi tout cela peut bien servir, sur le long terme. Peut-être. Peut-être aussi qu’il me manque quelque chose, que je n’ai pas encore découvert le grand dessein que mon âme désire sans parvenir à le définir. Peut-être tout simplement que je suis perdu, que j’erre sans boussole et sans carte et que c’est tout ça qui me manque.

J’ai hâte d’enfin mettre la main sur le plan de ma vie.

 

325 – Révélation

Je croyais que tout allait bien. Je croyais que tout allait bien, que tout était parfait, que mon monde tournait rond. Je croyais que tout allait bien et puis je me suis réveillé, ce matin.

Je me suis réveillé et j’ai réalisé combien j’avais tort.

 
J’ai à peine eu le temps d’ouvrir les yeux. La sensation que je me trompais depuis le début s’est instantanément imposée ; elle avait rampé toute la nuit le long de mon corps, parcourant lentement mon échine jusqu’à parvenir à mon cerveau dès les premières lueurs du jour. Née dans les ombres elle se montrait avec le soleil, s’insinuait partout où il se glissait.

Une pensée mortelle, annihilant tout ce que j’avais pu construire, tout ce que j’avais pu être.

 
Je vivais dans le faux.

 
Pourquoi cette nuit-là ? Je n’en sais rien, même encore aujourd’hui. Peut-être avais-je croisé quelqu’un qui m’avait ouvert les yeux la veille, peut-être avais-je lu quelque chose, vu quelque chose. Peut-être simplement que c’était le hasard, un bête hasard. Il n’y a pas forcément d’explication.

Pas forcément de raison.

 
Je n’ai pas réussi à me lever tout de suite, après mon réveil. La révélation de la vérité écrasait mon corps de tout son poids ; je ne pouvais pas bouger, encore moins me redresser. J’étais enfermé dans un sarcophage invisible, recouvert d’un moule que je devais d’abord percer si je voulais rejoindre à nouveau le monde des vivants.

Il me fallut de longues heures pour réussir à le fissurer, pour faire craquer cette armure qui me forçait à rester immobile. Chaque crevasse que j’y créais, chaque partie que je finissais par détruire, chaque micro-mouvement que je parvenais à faire était la preuve que je déconstruisais progressivement mon passé. Que j’osais regarder en face les terribles erreurs que j’avais commises et que j’acceptais de m’être fourvoyé.

De m’être trompé sur toute la ligne.

 
Ce matin-là fut une seconde naissance pour moi. Une nouvelle arrivée au monde, consciente cette-fois mais tout aussi inévitable que la première.

Ouvrir les yeux fut douloureux. Cruel et douloureux. Affronter la vérité après des décennies de mensonges est presque insurmontable. C’est inhumain.

Ça tombe bien.

 
Je ne suis pas humain.

 

324 – Remettre à plus tard

J’ai beaucoup de mal à faire les choses à l’avance.

Je les fais souvent au dernier moment.

 
On appelle ça la procrastination. Le fait de toujours reporter à plus tard, le plus loin possible du présent. Même quand j’ai tout le temps du monde devant moi, même quand je n’ai rien d’autre à faire, je ne me penche pas sur ce que je suis censé faire : j’attends. J’attends que le temps passe, j’attends qu’il soit trop tard – presque trop tard.

Alors seulement je me mets en branle, comme un colosse qui aurait mis des siècles à s’éveiller, avant de se transformer en vibrillon.

 
J’aime à me dire que, pendant tout ce temps, mon cerveau travaille tout seul de son côté sur le sujet que je repousse, se préparant de lui-même à l’intense période de réalisation à venir. J’aime à me dire que je ne fais rien à l’avance car j’ai déjà de l’avance – de l’avance sur les tâches à accomplir, de l’avance sur les autres qui ont le même travail à faire, suffisamment d’avance pour ne pas commencer en même temps qu’eux.

Je ne sais pas si je me dis ça uniquement pour me rassurer et me conforter dans mes choix, ou parce que c’est une perception juste de la réalité.
Peut-être est-ce un peu des deux. Sûrement.

 
Patienter jusqu’au dernier moment, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour mettre un peu d’excitation dans ma vie, je crois. La pression de l’horloge. Le poids des aiguilles qui tournent et se rapprochent de l’heure fatidique. L’urgence absolue, qui compense les longues plages d’attente.

Y a que comme ça que je me sens vivant, vraiment vivant.

 
Y a que comme ça que j’ai l’impression d’avoir enfin des obstacles à surmonter.

 

323 – Le dimanche soir

Je déteste l’horreur des dimanches soirs. En contraste total avec la douceur des dimanches matins.

 
Les dimanches soirs apportent toujours tristesse et mélancolie. C’est tellement marqué que cela semble universel ; on croise rarement des gens heureux le dimanche soir, et encore moins heureux d’être un dimanche soir.

Le dimanche soir est une bête honnie de tous.

 
Il dévore les rêves. Il détruit les week-ends. Il annonce le retour de la semaine, l’implacable semaine, celle à laquelle on avait cru échapper en s’enfuyant le vendredi soir.

Les cinq ou six dernières heures du dimanche sont les pires, les plus affreuses de toutes.

 
Y a aucun espoir, le dimanche soir. Rien à attendre. Rien qui ne fasse envie, rien vers quoi se tourner pour aller mieux. Même si le lundi en prévision s’annonce radieux le dimanche soir reste détestable ; ses tentacules de malaise nous enlacent quoiqu’il arrive, apportant avec elles détresse et amertume.

Le dimanche soir pousse à l’introspection, et on en ressort rarement indemne.

 
Car le dimanche soir ne signe pas uniquement la fin des festivités : il signe aussi celle de la tranquillité. Il est rempli d’ombres, nées d’une nuit qui semble plus noire que toutes les autres. C’est inexplicable et pourtant bien réel ; la soirée du dernier jour de la semaine porte toujours à croire qu’il s’agit en réalité du dernier jour.

Du dernier de tous les jours.

 On est rarement aussi seul au monde qu’un dimanche soir.

 

322 – Le dimanche matin

J’aime la douceur des dimanches matins. En contraste total avec l’horreur des dimanches soirs.

 
Le dimanche matin il n’y a rien à faire. On se lève à l’heure que l’on souhaite ; mieux, on s’autorise à s’éveiller naturellement, sans l’aide du réveil strident qui tous les autres jours sert de marqueur irritant au début de la journée. Le dimanche matin on se prélasse, on prend le temps de s’étirer, d’ouvrir doucement les yeux, de profiter du demi-sommeil dans lequel on est plongé lorsque nos paupières se soulèvent pour la première fois depuis plusieurs heures.

Le dimanche matin nous appartient.

 
Il est hors du temps, ce dimanche matin : il ne souffre d’aucune obligation, d’aucune entrave à nos envies. Il est à nous et rien qu’à nous : pas à notre patron, pas à notre banquier, pas à notre propriétaire, pas à nos créanciers – pas même à nos amis envahissants. Le dimanche matin ne peut nous être enlevé ; c’est un cadeau que l’on se fait, une façon de se soustraire à la course habituelle de la semaine, un instant unique où l’on n’existe pour personne d’autre que pour soi-même.

Un vrai moment pour soi.

 
Le dimanche matin en général, je reste au lit. Sans culpabilité, sans avoir l’impression que j’ai mieux à faire. J’ouvre un bouquin, regarde un film, profite d’un petit-déjeuner bien trop important : le dimanche matin j’ai le temps, je peux faire tout ce que je veux. Tant qu’il n’est pas 13h tout est permis – après la journée reprend ses droits, mais avant c’est moi, et moi seul, qui la dirige.

Pour quelques heures, enfin, c’est moi qui décide de tout.

 
Et vous, vous faites quoi le dimanche matin ?

321 – Troublant

C’est troublant. Tes doigts sur ma peau, tes yeux dans les miens, ton corps contre mon corps. Ta vie, mêlée à ma vie.

C’est troublant.

 
Il pleuvait, ce jour-là. Le ciel gris emplissait l’espace du vasistas découpé au-dessus de mon lit ; les gouttes venaient s’éclater avec force contre les carreaux, nous berçant de leur rythmique irrégulière. La lumière blanche se répandait partout dans ma chambre, crue, éclairant ces quelques mètres carrés de faisceaux qui semblaient révéler les vérités et exposer au monde la vraie nature des choses.

Tu étais si belle, dans cette lumière. Nous étions si beaux.

 
J’étais allongé sur le dos, toi sur le ventre ; la tête enfouie dans mon cou tu respirais doucement mon odeur, ta main posée sur mon torse. Mes doigts glissaient dans tes cheveux, nos jambes s’amarraient les unes aux autres pour renforcer notre étreinte ; épuisés, apaisés, nous étions heureux.

Pendant un bref instant, pendant quelques minutes, nous étions le centre de l’Univers.

 
Jamais je n’avais connu la plénitude, comme ça. Jamais je n’avais connu cette sensation d’être enfin entier, d’avoir enfin trouvé la personne qui comblait le trou dans mon âme, la pièce manquante. Je ne pensais même plus que c’était possible – qu’un tel bonheur calme, total, enveloppant et rassurant pouvait exister.

Ce jour-là sous la pluie j’ai réalisé que c’était toi que j’avais attendue si longtemps, toi qui étais destinée soulager toutes mes peurs, à dissiper mes angoisses, à détruire la noirceur en moi qui menaçait de m’engloutir. Et que j’allais faire la même chose pour toi.

 
C’est troublant, vraiment. Tes doigts sur ma peau, tes yeux dans les miens, ton corps contre mon corps. Ta vie, mêlée à ma vie. C’est troublant parce que c’est beau, mystique, magique, presque absurde tellement c’est merveilleux. C’est troublant parce que c’est inattendu, imprévisible, impensable ; c’est comme vivre une œuvre d’art, devenir un personnage de film ou de roman, avoir l’impression que tout est écrit et que l’auteur avait tout prévu pour nous rendre heureux. C’est troublant parce qu’être avec toi rend la vie logique alors que la vie n’est pas logique, parce que tout paraît subitement simple, si simple qu’on se demande comment on faisait avant, toi et moi, pour vivre l’un sans l’autre. Je crois d’ailleurs qu’on ne vivait pas vraiment.

Ma vie a commencé quand je t’ai rencontrée.