392 – Septinder

Émilie a 22 ans, elle est scénariste/réalisatrice et dit que « C’est pas que c’est pas drôle c’est que t’as pas compris. » Elle aime le Grand Journal et Walt Disney ; elle pose avec un ami au pull rouge pour une photo Polaroid au grain abîmé, ou bien la tête à l’envers face à sa réflexion dans une vitre pour se donner un peu de profondeur. Elle était là il y a 2 jours.

 
Marion a 20 ans, et elle ne donne aucune information. Elle n’aime rien de particulier a priori ; elle a les yeux bleus, un large front et une bouche qu’elle ne sait pas mettre en valeur quand elle met du rouge à lèvres. Elle a de longs cheveux bouclés qui cascadent jusqu’à atteindre le galbe de ses seins. Elle était là hier.

 
Maria a 21 ans, et elle non plus ne donne aucune information. Elle n’aime rien de particulier a priori ; elle a une coupe de cheveux détestable (ils sont de plus d’une couleur indéfinissable), et porte la même robe grise et informe sur deux de ses quatre photos. Elle a un joli sourire et une bague qu’elle porte au petit doigt. Elle était là hier.

 
Alice a 20 ans, elle est étudiante. Elle aime le chocolat et Fight Club ; elle maîtrise le MySpace Angle, seul ou avec des amis, et en profite pour tenter de dissimuler l’espace important qui sépare ses magnifiques yeux bleus en amande. Elle a des lèvres pulpeuses. Elle était là il y a 12 heures.

 
Manon a 21 ans, elle donne son compte Twitter en information. Elle aime le Grand Journal, le Zapping et Disneyland Paris ; elle n’a que deux photos, une en noir et blanc qui dévoile sa mâchoire carrée et un collier mignon avec un cœur, et l’autre en couleurs sur laquelle elle s’applique du rouge à lèvres en souriant. Elle était là il y a 10 heures.

 
Maria (une autre) a 21 ans, elle cite Autant en emporte le vent en disant « Frankly my dear, I don’t give a damn ». Elle aime les Red Hot Chili Peppers ; sur sa première photo elle porte une robe à fleurs qui semble sortie des années 90 et c’est normal, car elle y a tout au plus 4 ans. Sur la deuxième, adulte, elle rit cachée derrière de grandes lunettes rouges ; quant au troisième et dernier cliché, pris récemment lui aussi, on l’y voit boire au biberon – ce qui est troublant et rappelle étrangement la première photo. Elle était là il y a 2 jours.

 
Delphine a 23 ans, et nous avons une amie en commun (Judith). Elle aime VDM et Tibiscuit ; elle a un sourire mutin, un ami qui fait de la musculation, et elle adore porter des débardeurs – que ce soit avec un jean ou avec un short. Elle a un menton pointu, qu’elle cache parfois en le sortant légèrement du cadre. Elle était là il y a 10 heures.

 
Y a pas à dire : j’y réponds souvent « non », mais j’adore Tinder.

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391 – Du temps pour soi

J’en ai marre de m’effondrer à chaque fois que je rentre chez moi. J’en ai marre de pas avoir assez d’énergie pour me prendre du temps pour moi – rien que pour moi. Ni pour le travail, ni pour mes hobbies, ni pour ma famille, ni pour mes amis.

Pour moi.

 
Je rentre tard tous les soirs. En général je passe de bonnes soirées hein, je m’amuse, je rigole bien. Je suis rarement déçu et c’est toujours agréable, mais c’est du temps offert à d’autres, encore une fois. Du temps dont je me prive. Dont je profite mais qui ne me profite pas.

Du temps qui m’échappe même quand je le prends.

 
C’est fatigant, sérieusement. C’est fatigant car j’arrive pas à faire autrement, car c’est mal vu de préférer rentrer seul chez soi pour ne rien faire, car il faut vivre et que vivre ce n’est pas se caler au fond de son lit, il paraît.

Personnellement je pense qu’il faudrait trouver un équilibre, une balance entre le temps des autres et le temps pour soi, mais bien nombreux sont ceux qui croient que le temps des autres peut aussi être un temps pour soi.

Avec moi ça ne marche pas comme ça.

 
J’aimerais beaucoup, que ce soit le cas. Ce serait si pratique de se recharger là-dehors, plutôt que d’y vider ses batteries. Si utile. Malheureusement c’est tout l’inverse et il me faut impérativement ce repos solitaire, cette retraite régulière pour me ressourcer.

Il y a bien longtemps que je n’y ai pas eu droit.

 
Quand j’arrive chez moi et que je m’écroule, happé par la fatigue qui me jette dans une nuit sans rêve, je n’ai pas le temps d’apprécier. Je n’ai pas le temps de me retrouver seul avec moi-même. Épuisé je sombre, reposant mon corps mais pas mon âme.

Pour l’instant je survis, mais j’ai peur que, bientôt, elle ne puisse plus le supporter.

 

390 – Replis

T’es là mais t’es pas là. T’es à côté. T’es loin. T’es ailleurs. T’es parti.

T’es nulle part.

 
Ça t’arrive parfois. C’est aléatoire, ça vient sans prévenir, ça te surprend toujours. En un instant, en un claquement de doigts, tu sors de la réalité. Ta conscience du monde prend ses jambes à son cou et tu te retrouves seul avec toi-même – tant pis si t’étais au milieu d’un dîner entre amis, en pleine soirée mondaine ou en tête à tête intimiste.

Ton esprit appuie sur le bouton off, que tu sois consentant ou pas.

 
C’est un mécanisme un peu étrange, en réalité. Souvent c’est la fatigue qui le déclenche – la fatigue physique ou bien la fatigue sociale, accumulée après une journée chargée en rencontres et interactions humaines. Complètement imprévisible il te prend généralement à revers et, notamment, lors des moments où tu avais prévu de briller.

Tu t’en veux dans ces cas-là, car tu sais que tu ne donnes pas le meilleur de toi-même. En avoir conscience ne change rien d’ailleurs : à chaque fois t’essaie de te forcer malgré tout, et ça ne marche jamais. T’es vraiment à côté.

Tu n’es plus dans le jeu.

 
On pourrait croire cette retraite forcée positive, une autarcie retrouvée poussant à la béatitude – c’est en fait tout le contraire. Cet état t’horripile et te rend non seulement éteint mais aussi odieux et à fleur de peau. Tout se met à te déranger, y compris ce que tu ne remarquais pas quelques minutes auparavant. La façon étrange dont ta voisine tient son verre, le bruit des couverts, la température qui semble être d’un coup montée de dix degrés, le temps que prennent les choses à se faire, et qui te sépare du moment où tu rentreras enfin seul, chez toi.

Aussi seul que tu l’es déjà, mais sans avoir à supporter le reste du monde en même temps que ta propre personne. Sans avoir à donner le change. Sans avoir à jouer un rôle.

Sans avoir,une fois de plus, à faire semblant.

389 – R.ejoins-moi au sixième étage

Je sais, c’est haut. C’est loin. Il faut monter six étages, les escaliers sont raides et les marches suivent un absurde dénivelé. Il faut avoir envie, vraiment, de les affronter.

Je ferai en sorte que la récompense en vaille le coup, tu verras.

 
Viens, je te dis. Grimpe. Je sais que ça peut effrayer mais tu sais ce qui t’attends, là-haut ? Tu sais ce que tu vas obtenir une fois que tu auras poussé la porte de mon appartement, là-bas au sixième étage ? Tu sais pour quoi tu montes ?

Évidemment, que tu le sais. Tu le sais très bien. Il n’y a d’ailleurs que ça pour te motiver à me rejoindre dans ma tour.

 
Je sais que tu en as envie. Que tu ne penses qu’à ça, à chaque fois que tu te retrouves à une marche de moins de moi, à chaque fois que tu vaincs un étage. C’est ça et seulement ça qui te fait avancer.

Tu as envie de moi.

 
Je vais te baiser, R., quand tu vas arriver. Je vais te baiser comme t’aimes, te plaquer contre un mur, contre un miroir. Me mettre derrière toi et agripper tes cheveux ou ta gorge pour te cambrer un peu plus fort lorsque j’entrerai en toi. Je vais te murmurer les mots qu’on ne dit que dans ces moments-là, les hurler peut-être, te soumettre parce que c’est ce qui te fait décoller. Je vais te faire jouir, R., je vais te faire jouir et tu n’auras que ce que tu mérites.

Je vais te baiser car tu le mérites.

 
Mais… avant tout ça, avant mon sexe et le tien, avant ta bouche et ma bouche, tu auras droit à un verre d’eau. Un grand verre d’eau.

Je ne vais quand même pas me jeter sur toi alors que tu es déjà toute essoufflée, n’est-ce pas ?

 

388 – Un petit homme

C’est l’histoire d’un petit homme ; un homme simple et moyen, semblable aux autres en tous points. Il rêve, cet homme, toute sa vie il rêve de meilleur, de grandeur, d’extraordinaire, d’Homère. Il rêve d’aventures, il a ça dans le sang, il deviendra un grand.

Il l’espère.

 
Il a vingt ans, notre petit homme, vingt ans et toute la vie devant. Il s’imagine changer le monde, y poser son empreinte, le transformer, l’améliorer. Il pense qu’il peut avoir un impact, qu’il peut faire de la Terre le plus bel endroit de l’Univers.

Il en rêve et ne doute pas y arriver, jamais.

 
Il a trente ans, notre petit homme, trente ans et une longue vie devant. Il n’a pas changé grand chose pour l’instant mais ça va venir, c’est sûr : il a encore le temps et tout peut basculer, à n’importe quel moment.

Il rêve toujours, car le rêve est à sa portée.

 
Il a quarante ans, notre petit homme, quarante ans et la moitié de sa vie devant. Il est marié, il a trois enfants ; pendant quelques années il a mis ses rêves de côté pour la famille qu’il a fondée, mais il veut à nouveau s’y atteler. Le temps presse désormais, le temps presse et il faut avancer.

Il rêve éveillé, et dit pouvoir y arriver.

 
Il a cinquante ans, notre petit homme, cinquante ans et une belle partie de sa vie devant. Il a divorcé l’année dernière ; sa femme n’a pas supporté qu’il ne fasse que rêver. Il est retombé dans ses travers, et n’a que faire de la réalité.

Il rêve encore mais perd pied.

 
Il a soixante ans, notre petit homme, soixante ans, et plus beaucoup devant. Il est seul, même ses enfants ne veulent plus lui parler ; il continue à divaguer, tonnant qu’il sera le meilleur et le plus grand. « Il n’y a pas de raison que ça n’arrive pas, dit-il, je suis fait pour ça. »

Il n’a pas fini de rêver, à l’âge où depuis bien longtemps tous sont éveillés.

 
Il a soixante-dix ans, notre petit homme, soixante-dix ans et pas très longtemps devant. Il raconte ses rêves comme s’ils étaient vrais ; il a créé le micro-ondes, la voiture et même la télé. Il a tout vu, tout fait ; il a été patron, employé, PDG. Il a dessiné les TGV et même connu De Gaulle, vous voyez ?

Il n’arrête plus de rêver, et tout est mélangé.

 
Il a quatre-vingts ans, notre petit homme, quatre-vingts dans et la mort devant. On a été obligé de l’enfermer, il n’arrivait plus à prendre soin de lui, et ne vivait que dans ses rêveries. Il ne reconnaît plus personne, et ne rêve plus de changer le monde : il est persuadé de l’avoir fait.

Les rêves l’ont avalé.

 
C’était l’histoire d’un petit homme ; un homme simple et moyen, semblable aux autres en tous points. Toute sa vie il a rêvé, il a trop rêvé et pas assez fait. Emporté par l’idée qu’il était particulier, qu’il pouvait tout changer, il n’a fait qu’y penser sans jamais rien réaliser.

Et dire que cet homme, ce petit homme, c’est la majorité.

 

387 – Tromperies

« T’as déconné mec. T’as grave déconné. Je sais même pas comment t’as pu déconner à ce point. »

 
C’est pas vraiment ma place, de dire ça. Ce type je dois le connaître depuis deux ou trois mois seulement, pas plus. J’ai passé quelques soirées avec lui, sa meuf, et d’autres amis. Une bande nouvelle, assez récente pour me faire une petite place, pas assez pour que je m’y sente si vite légitime.

 
« Non mais sérieux, comment t’as pu faire ça ? Je veux dire, je sais qu’il y a plein de mecs et de meufs qui trompent la personne avec qui ils sont, tant mieux pour eux, mais comment t’as pu lui faire à elle et de cette façon-là ? En parlant sans cesse de l’autre meuf comme si de rien n’était, pour désamorcer le truc ? En en riant, même ? Tu vises le record du monde de machiavélisme ou quoi ? »

 
C’est pas ma place mais tant pis, je lui dis. On s’entendait bien lui et moi, on s’entendait bien et j’ai l’impression d’avoir été trahi moi aussi. C’est absurde. Absurde, et bien réel.

 
« J’en parlais avec R. la dernière fois. Tu sais ce qu’elle m’a dit ? « On ne connaît jamais vraiment les gens », voilà ce qu’elle m’a dit, alors que c’est pas elle qui a été trompée. C’est pas nouveau, c’est pas transcendant et ça va pas changer le monde, mais c’est ce qu’elle m’a dit en parlant de toi et ça m’a marqué. Il y avait tellement de tristesse dans sa voix quand elle a prononcé ces mots, tellement de lassitude. Tu te rends compte de ce que t’as fait ou pas ? »

 
Je sais même pas pourquoi il m’écoute. Il aurait pu me faire taire y a longtemps mais non, il me regarde débiter mon discours à la noix, sans réagir. Il ne m’interrompt pas.

Peut-être sait-il au fond que j’ai raison. Il n’y a rien à faire contre la vérité.

 
« En brisant celle qui sera probablement désormais ton ex t’as brisé le groupe, mec. Oh bien sûr, ils continueront à se voir. Ils vont même se montrer plus proches que jamais, resserrés autour d’elle. Y en a peut-être un ou deux qui prendront ton parti, mais ça n’ira pas plus loin.

Le problème c’est que tu leur as rappelé que même après des mois passés ensemble, même après des semaines en vacances, des soirées s’étirant jusqu’au petit matin et des nuits sous alcool à enchaîner les confidences, même après tout ça, un inconnu reste un inconnu. Rien qu’un inconnu, auquel on ne peut pas faire confiance. »

 
Je l’ai regardé droit dans les yeux, attendant une réponse de sa part, un geste, un mot pour conclure cette discussion qu’on n’aurait jamais dû avoir. Je l’ai regardé droit dans les yeux et j’y ai vu de la détresse, la conscience d’avoir mal agi, la réalisation progressive des vraies implications de la connerie qu’il avait commise.

Je me suis levé. Je l’ai serré contre moi avant de le regarder une dernière fois, une main sur son épaule, et je suis parti.

 
Je l’ai laissé seul face à son café non entamé, seul face à une chaise vide, seul face à ses pensées.

Seul face à ses responsabilités.

 

386 – Vingt-cinq

Pourquoi est-ce que la Terre ne s’arrête jamais de tourner ? Pourquoi le temps ne se suspend-il pas lorsque qu’on a mal, lorsqu’on souffre tellement que la vie n’a plus de sens ?

Pourquoi faut-il continuer toujours, quitté à faire semblant ?

 
J’ai poussé la porte pour sortir de chez moi tout à l’heure, et rien n’avait changé. Il y avait toujours du monde aux terrasses des cafés, toujours des couples qui s’embrassaient, toujours des SDF qui mendiaient. Toujours ce mélange d’opulence et de pauvreté. L’existence suivait son cours malgré l’horreur, malgré les millions de personnes qui venaient de mourir, malgré les libertés bafouées, malgré l’impensable.

Peut-être que ces gens ne savaient pas. Peut-être qu’ils savaient mais préféraient faire comme si. Comme si rien n’était arrivé.

 
Je peux pas leur en vouloir. Personne ne peut leur en vouloir. Oh, bien sûr, on les avait prévenus. On les avait prévenus et ils n’ont rien fait, ils ont préféré attendre que ça arrive plutôt qu’agir, ils ont laissé faire. Parfois par idéologie – et dans ce cas ils pensent avoir eu raison d’agir ainsi, de ne pas s’être élevés contre.

Ils disent que de toute façon ils n’auraient rien pu changer, qu’ils n’avaient pas assez de poids, et que l’alternative ne les satisfaisaient pas plus – tant pis pour la symbolique.

Ils ont tort.

 
Ils ont tort, parce que les symboles comptent. Ils sont importants. Ils sont nécessaires. Il faut lutter pour eux, et parfois faire des sacrifices personnels en chemin. On ne peut pas simplement espérer que ça change, on ne peut pas seulement se lamenter de la direction prise par l’humanité, on ne peut pas continuellement rejeter la faute sur les autres.

Il y avait un moyen très simple d’enrayer l’horreur, et c’est triste d’être passé à côté.

 
Aujourd’hui, j’aurais aimé que le temps s’arrête. Que tout gèle, même une minute. Une seconde. Une fraction de seconde.

Un instant suffisant pour que chacun contemple l’atrocité, et réalise vraiment ce qui venait de se passer.

 

385 – Pendant ce temps

Pendant ce temps, un jeune homme abat six personnes en Californie.

 
Ma fille est née ce matin. Elle a les plus beaux yeux du monde. J’aimerais déjà qu’il ne lui arrive jamais rien même si je sais que c’est impossible, et j’en veux par avance aux connards et aux connasses qui la feront souffrir. Qui lui en feront baver. Qui immanquablement la rendront triste, car la vie n’est jamais toute rose.

 
Pendant ce temps des centaines de gamines sont prisonnières, au Nigeria.

 
Je regarde par la fenêtre ouverte de la maternité, le visage doucement caressé par le vent. Il fait beau aujourd’hui, il y a des nuages et peut-être même de la pluie mais je m’en fous, il fait beau. C’est une belle journée. Ma première fille est née. Mon premier bébé. La chair de ma chair. Je ne la connais pas, personne ne la connais, mais je l’aime déjà. Je l’aimerai toujours, quelle que soit la personne qu’elle deviendra. C’est un joyau. Notre joyau.

 
Pendant ce temps la Thaïlande est en proie à son armée, qui après un coup d’État a instauré la loi martiale.

 
Elle sera la meilleure. Avec ses futurs frères et sœurs, avec ses amis, avec les autres, en cours, au travail. Elle sera la meilleure, je le devine dans son regard. À moins que je ne le projette, je ne sais pas. Peut-être que je le rêve si fort que je le vois. Mais elle sera merveilleuse, c’est évident. Après tout c’est ma fille, non ?

 
Pendant ce temps une fusillade fait trois morts à Bruxelles, à proximité du Musée juif.

 
Y a tellement d’horreurs qui l’attendent. Tellement de déceptions, de peurs, d’effroi. Je ne veux pas y penser. Je ne veux pas savoir. Je ne veux pas imaginer. Sa vie sera parfaite, c’est tout. Elle ne mérite pas qu’il en soit autrement. Ce n’est qu’une fillette innocente, avec de grands yeux bleu-gris. La violence du monde ne la concerne pas.

 
Pendant ce temps en France un homme politique estime que le virus Ebola peut régler le problème démographique en Afrique.

 
Je t’aime, ma fille. Je serai là pour te protéger. Je veillerai sur toi. Tu pourras compter sur moi, toujours. Toujours, tu m’entends ? Toujours…

 
Pendant ce temps…

 

384 – Absurdités

J’aimerais qu’on cesse de nier la souffrance. D’où qu’elle vienne. Qu’elle qu’elle soit.

Surtout celle qui ne nous arrange pas.

 
Je vois des gens demander de l’aide et se prendre des baffes comme seule réponse. Je vois des gens qui ont mal, mal de pas comprendre, mal de ne pas pouvoir suivre, mal d’être violentés, stigmatisés, dénoncés, démontés. J’en vois qu’on frappe lorsqu’ils sont à terre, j’en vois qu’on assassine, qu’on attaque par principe.

J’en vois qui veulent évoluer, mais qui refusent d’aider ceux qui doivent changer.

 
Je vois de l’absurdité partout. Je vois des victimes qui deviennent bourreaux pour se venger, pour montrer ce que ça fait, pour prouver qu’elles ont souffert. Je vois ces nouveaux bourreaux ne jamais s’arrêter, je les vois s’enfoncer dans l’horreur, incapable de gérer les nouveaux pouvoirs qui leurs sont conférés. Je les vois ivres d’être enfin déchainés, ivres de toute-puissance, ivres d’être d’un côté enfin libérés mais de l’autre toujours opprimés.

Je les vois devenir des tyrans et s’en défendre parce que c’est nécessaire, vous comprenez ?

 
Oui, je comprends. Je comprends le fait d’être grisé, le fait de pouvoir rendre coup pour coup, de pouvoir se battre. Je comprends que ça ne compte pas vraiment tout ça, que c’est rien par rapport à ce que ces victimes subissent tous les jours, tous les mois, tous les ans depuis quinze, cent ou mille ans. Je comprends que ces bourreaux n’ont pas le temps de faire autrement, qu’il faut que ça change et que ça change maintenant, tant pis s’il y a des larmes et du sang, surtout venant de ceux qui représentent l’oppresseur. Je le comprends et ça m’emmerde ; ça m’emmerde oui, j’aimerais qu’il en soit autrement, qu’on puisse faire autrement, qu’on puisse avancer en expliquant et en montrant l’exemple.
J’aimerais, mais c’est impossible.

Complètement impossible.

 
Alors tant pis pour ceux qui demandent de l’aide et se prennent des baffes. Tant pis pour ceux qui veulent comprendre : y a pas le temps pour vous expliquer, démerdez-vous. Trouvez par vous-même, y a de quoi faire c’est promis. Ce sera peut-être dur, parce que ça va chambouler toute votre vision du monde, mais qu’importe hein ? Les anciennes victimes ont raison, et les nouveaux bourreaux ont du pain sur la planche. Le monde a toujours été violent pour eux, y a pas de raison qu’ils vous épargnent ça.

Qu’ils nous épargnent ça.

 
Et si, finalement, j’avais simplement peur, moi aussi, de tomber entre leurs mains ?

383 – Douloureuse empathie

Violence gratuite, petites mesquineries et égoïsme crasse. Je peux tout endurer. Tout supporter. Je peux survivre à tout, mon cœur et mon âme en sortent toujours intacts. Par contre quand ça arrive à d’autres, quand ça arrive sous mes yeux, quand je suis témoin, là ça m’atteint. Là j’ai mal. Là je souffre et je leur en veux, à ces bourreaux.

Paradoxe.

 
Je me demande pourquoi je suis fais comme ça. Pourquoi l’empathie alors que je ne ressens rien quand ça me concerne moi. Si on était dans le royaume animal je serais mort depuis longtemps je pense, dévoré par la meute, dévoré par plus fort que moi, par plus préoccupé de sa propre personne que moi.

À la place je suis là, toujours là. À recevoir pour les gens des coups de poignard qu’ils ne perçoivent même pas.

 
Ça me le fait partout, tout le temps. Avec mes amis, avec ma famille, avec des inconnus. J’ai mal quand je vois quelqu’un se faire piquer une place assise dans le métro. J’ai mal quand je vois quelqu’un se faire arnaquer. J’ai mal quand je vois quelqu’un se faire balader, se faire marcher dessus, se faire piétiner. J’ai mal tout le temps.

J’ai tout le temps mal.

 
Parfois je me dis que ce serait mieux d’être comme les autres. D’être incapable d’accepter pour soi mais de ne rien ressentir venant d’autrui. Je me dis que la vie serait plus simple et qu’au moins je ne serais pas seul – parce que l’empathie m’esseule. Je me dis tout ça puis je réalise qu’en réalité je suis chanceux, que c’est un don de pouvoir ainsi se mettre à la place de ce que je ne suis pas, à la place de ceux que je ne suis pas. Un don.

Il faudrait simplement que je parvienne à le maîtriser.