434 – Échappée

« Et puis, un jour, je suis partie.
 
Je l’ai dit à personne et je me suis barrée. Enfin, j’ai texté ma mère, je lui ai dit que je l’aimais, qu’il fallait pas qu’elle s’inquiète, que j’allais la contacter bientôt, mais qu’elle pourrait plus me joindre à ce numéro. Puis j’ai jeté ma carte SIM dans la Seine – j’ai gardé le téléphone quand même, 600 boules, ça peut servir, je ne suis pas folle vous savez. Un passage à la banque, casser le PEL, y avait assez pour acheter un aller-retour pour la Mongolie et filer 10€ à tous les SDF croisés sur le chemin de l’aéroport. J’ai pris des billets en business, tant qu’à faire, c’était plaisir, et tant pis s’il me restait que 400€ une fois arrivée sur place. J’me disais que je me débrouillerais – c’était le but en plus, non ? J’suis partie avec un gros sac à dos, pas mal de vêtements, mes papiers, des carnets, des chargeurs, mille trucs dont j’avais pas besoin et que maintenant j’ai plus.
Y avait des trucs dont j’avais besoin et que j’avais pas, aussi, mais ça je le savais pas encore.
 
Fallait que je disparaisse, vous comprenez ? J’ai tout laissé. Mon appart un peu en bordel, la vaisselle pas faite, la carte de mon club de gym, le badge du taf, les papiers à remplir pour la CAF, pour les impôts, pour la fac, mes enceintes à 1000€, ma télé à 500, ma carte de ciné. Les traces de ma vie d’avant, les symboles de ce que j’étais, de ce que je devenais. J’ai rien pris, pas même la peluche que ma meuf m’avait offerte pour nos deux ans. Je l’ai même pas prévenue, ma meuf.
 
Quand j’me suis assise dans l’avion j’ai eu peur de vouloir redescendre. J’ai eu peur de regretter, de me planter, d’être en train de faire n’importe quoi. J’étais en train de faire n’importe quoi d’ailleurs, mais ma vie c’était le bordel et parfois pour tuer une tornade faut une tornade encore plus grosse. Qui tourne dans l’autre sens.
L’avion a décollé, j’ai vomi. Ça m’était jamais arrivé. J’ai vomi, et j’ai dormi d’un sale sommeil fiévreux. J’étais pas malade, juste flippée. Je délirais dans mon sommeil ; j’ai vu Dieu, la Mort, et même mon père. Ils m’ont tous dit la même chose : qu’il était temps, que j’étais libre, que j’avais fait ce qu’il fallait. Pour une fois qu’ils avaient un mot encourageant, eux.
 
Avant qu’on se pose, j’ai vu par le hublot les grandes plaines du pays. J’me suis dit que j’allais enfin pouvoir être seule, vraiment seule, me myself and I. J’attendais que ça. L’herbe entre mes doigts et le ciel étendu sous mes pas. Le vent dans mes oreilles et la nuit sur mes épaules. La boue je m’en fous, le froid j’m’en bats, et puis la pluie c’est joli. Laissez-moi là. Au milieu de nulle part. Personne viendra me chercher.
C’est parfait. »

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