#005 – Je commence à comprendre

Je commence à comprendre comment on peut devenir aigri. Comment on peut devenir l’un de ces milliers de visages tristes que je croise tous les jours – qu’on croise tous tous les jours. Ces masques mornes et gris au regard vague, qui tous semblent porter toute la misère du monde. Je commence à comprendre mais je me demande encore comment on a pu en arriver là, à accabler tellement l’être humain qu’il ne semble même plus capable de sourire.

Je commence à comprendre comment le travail peut aspirer l’âme et la garder enfermée au loin. Comment en quelques mois il peut aliéner quelqu’un et imposer son rythme à sa vie entière. Il y a des chanceux bien sûr, ceux qui ont un travail qui leur va comme un gant. Et puis il y a les autres, les dizaines de milliers d’autres, ceux qui subissent leur travail, ceux qui ne peuvent que rêver d’un ailleurs qui n’est pas le leur – qui ne sera jamais le leur. Ils le savent d’ailleurs, mais ils rêvent quand même : rêver c’est garder un peu de couleurs. Ne pas être que gris.

Je commence à comprendre la frustration. À comprendre comme il peut être difficile de voir des corps presque dénudés à tous les coins de rue, de sentir se construire l’envie, stimulée chaque fois un peu plus, alors qu’une fois chez soi on ne retrouve que du vide. Rien pour canaliser cette passion imposée, aucun contact humain. Personne. Juste la masturbation un peu vaine, mécanique, qui soulage autant qu’elle blesse car elle se fait symbole de la solitude.

Je commence à comprendre la douleur de cette solitude.
La solitude est peut-être le pire des maux, car c’est n’avoir personne contre qui se blottir un peu ; personne auprès de qui lâcher prise, personne pour nous rassurer et nous dire que tout ne va pas si mal. Que tout ira mieux.

 

Je commence à comprendre et ça me ronge comme de l’acide. Parce que ça me fait mal pour ces milliers de personnes. Et parce que je ne veux pas être comme ça.

Jamais.

#004 – Manque

Je pense à toi abrutie, tu vois pas que je pense à toi ? Tu vois pas que je pense tellement à toi que ça me fait mal, tu vois pas que j’ai besoin de toi moi, j’ai besoin de toi. Toi t’as pas envie d’avoir besoin des gens ça te fait peur ça, ça t’effraie de dépendre de quelqu’un, t’as jamais dépendu de personne. Et pourtant t’as besoin de moi, t’as besoin de moi et ça te tue car jamais tu pensais ressentir un truc pareil, un truc si fort, un truc vibrant. Un truc qui t’attrape les tripes et les arrache quand j’suis pas là, un truc qui te mange à l’intérieur et qui te fait te sentir complète que quand t’es avec moi.

T’aimes pas ça.
On peut aisément comprendre pourquoi. C’est vrai que c’est effrayant, d’avoir besoin de quelqu’un.

C’est effrayant, ouais. Mais c’est beau. Beau… si tu savais. Si seulement tu acceptais un peu de voir comme c’est beau. Comme quand tu m’embrasses alors qu’on devrait pas et que le temps s’arrête parce que même lui ne comprend pas comment c’est possible, un truc comme ça. Un truc puissant. Un truc géant.

 

Je suis désolé, tu sais.
J’suis désolé que t’aies besoin de moi.
J’suis désolé que tu ne puisses pas le supporter, pas encore, pas déjà.
J’suis désolé parce que c’est trop grand pour toi. Mais tu grandiras.

On grandira tous les deux.

#003 – Écrire

J’ai toujours l’impression qu’avant j’écrivais mieux. Et plus facilement.

J’écrivais pour faire sortir des émotions, j’écrivais pour respirer, j’écrivais pour moi, parce qu’il fallait que ça sorte. J’écrivais pour le plaisir, pour être lu et, soyons francs, parce que j’avais des retours positifs. Ce qui est toujours agréable – surtout au début, avant que ça ne devienne un machinal « c’est bien » de gens habitués à lire quelque chose de bien écrit et qui n’en sont plus surpris.

 

Aujourd’hui je n’arrive plus à écrire – ou du moins bien trop rarement. Je ne sais plus me poser et me dire « Allez, écris ». Je ne sais plus me permettre d’écrire – physiquement et mentalement. L’auto-censure est permanente : parce que ce ne sera pas assez bien, parce que ce ne sera pas intéressant, parce qu’à quoi bon écrire, après tout ? Qui lira ? Quel impact est-ce que ça aura vraiment ? Est-ce que ça servira à quelque chose ?

Mes principaux travaux écrits, ils sont désormais dédiés à la fac ou au travail. Comprendre : des devoirs sans intérêt dont la note importe peu, ou de micro-textes qui seront publiés et aussi vite lus qu’oubliés. J’écris du vide.
Dès lors, pourquoi faire l’effort d’écrire ?

Alors mes idées restent dans ma tête. Toutes. Les bonnes comme les mauvaises ou, pire, les toxiques. Et la souffrance se fait double : il y a celle que je n’arrive plus à évacuer car je n’écris plus et il y a celle, peut-être plus personnelle, peut-être plus orgueilleuse, qui naît du fait même de ne plus écrire. De ne plus s’en sentir capable.

 

C’est aussi là toute l’importance que revêt He who shall write. J’ai promis d’écrire mais je ne lui ai pas promis qu’à Elle : je me le suis aussi promis à moi-même. Je sais pertinemment qu’en écrivant tous les jours il y aura du déchet, encore plus au début car je suis complètement rouillé. Je sais que je vais souffrir pour y arriver – je souffre déjà, et ça ne fait que trois jours. Je sais aussi que c’est nécessaire. Et que dans dix, vingt, ou cent jours, quand je regarderai tout ce qui aura été publié, je me dirai : « Je l’ai fait. »

Même s’il ne s’agit que d’écrire pour moi.

#002 – Peur

Hier, j’ai eu peur.

La vraie peur. Celle qui te laisse chancelant, les jambes flageolantes. Celle qui t’empêche de marcher, celle qui te fait appeler à l’aide et serrer ton téléphone si fort que tu as peur de le casser. Celle qui te fait suer et qui contracte tous tes muscles lorsque tu l’évoques encore, même des heures après.

Hier j’ai eu peur, car je l’ai croisée.

 

J’étais bien, pourtant. Autant que je peux l’être en ce moment, avec tout ce qui se passe dans ma tête. Il devait être 22h30 et je rentrais chez moi ; il faisait bon dehors. Doux. Paris était comme je l’aime : vibrante, passionnée, chaleureuse même. Parfait pour cacher son trouble sous la bienveillance de la Lune.

 

Et puis je l’ai vue.

V.

V. qui m’a empoisonné la vie. V. qui ne m’a pas détruit non, car elle est bien trop maligne pour ça : elle m’a poussé à me déconstruire par moi-même, sans me donner de quoi recoller mes morceaux. Je suis un putain de kit Ikea depuis V. – et personne n’a la notice, seulement quelques outils qu’on imagine vaguement utiles.

 

Bien sûr, en six mois, je l’avais déjà recroisée. De loin. De très loin. Sans être sûr que ce soit bien elle parfois. À chaque fois je sentais mon sang se glacer, rien qu’à l’idée qu’effectivement, c’eût pu être V.

Mais hier je n’ai pas douté : elle était à moins de trois mètres de moi. J’ai même entendu sa voix, sa voix qui prononçait des mots banals, insignifiants, et qui pourtant m’a transpercé les tympans et retourné le cerveau. En un instant j’étais redevenu une proie, un jouet à mâcher que l’on tente de déchiqueter mais qui ne fait que plier – quitte à n’être cassé qu’à l’intérieur. Et à ne se rendre compte des dégâts réels que bien des mois plus tard.

V. ne m’a pas vu, elle. Ou alors elle n’a aperçu que mon dos fuyant, quand je filais rapidement au loin. J’avais besoin de changer de rue. De vite changer de rue.
Paradoxalement, j’ai mis beaucoup de temps à rentrer chez moi. J’ai préféré me réfugier dans la ville, dans son bruit et dans sa vie plutôt qu’entre les murs vides de mon appartement. Sentir que le monde continuait à tourner, et qu’il finirait bien par m’emporter avec lui.

Mais quand finalement j’ai réussi à me traîner jusqu’à chez moi et à m’effondrer sur mon lit, je n’entendais plus qu’une chose. Une phrase. Des mots banals, insignifiants.

« Du pop-corn sucré, s’il vous plaît. »

#001 – Intro

J’ai promis d’écrire tous les jours. De publier tous les jours.

Je n’ai pas à pondre des milliers de mots, je n’ai pas à passer des heures devant mon clavier – mais j’ai promis. J’ai promis que chaque jour, je publierai ici. C’est une sacrée expérience, et un bien grand défi.

Ce sera certainement un grand fourre-tout, un maëlstrom gigantesque et peut-être terrifiant. Écrirai-je du réel ou bien du fictif ? Serai-je libre ou censuré ? Qu’importe en réalité : ce qui compte, c’est qu’avant tout j’écrive vrai.

 

Et vous pouvez me faire confiance pour ça.

Tu peux me faire confiance pour ça.