432 – A(u) fond

Avant j’étais à fond, maintenant je suis au fond. Ce n’est qu’un « u » en trop et c’est bien le seul ; dans ma vie y a rien en trop, y a que des trucs qui manquent, que des trucs en moins. Y a que des gens qui partent, des gens qui ne sont pas là, des réussites qui s’échappent en emportant ma volonté, et puis l’amour qui n’est plus là aussi, l’amour que je ne ressens plus et qui ne se réincarne pas.

Comment on guérit du vide, hein ?

 
Le vide. C’est pas un bon nom ça, le vide. En réalité c’est une sorte d’énorme tempête, mille choses qui tournent et s’emmêlent jusqu’à ce qu’elles ne ressemblent plus à rien, jusqu’à donner l’illusion du vide alors qu’il n’y a que des nœuds. Le boulot, Elle, C., M., les amis que je ne vois pas, les amis qui n’en sont pas, R., les blessures que je provoque, celles que je subis, les erreurs qui s’enchaînent et le répit qui ne vient pas. Il n’y a pas de répit. Il n’y en a plus.

Y a que le chaos, mon gars.

 
Alors fav, si toi aussi tu tournes en rond. RT si tu veux qu’on vienne t’en sortir. Chante pour expulser, crie pour exploser, pleure pour en finir. Plains-toi, tais-toi, prie, fais semblant, ronge-toi les ongles jusqu’au sang et saigne-toi jusqu’à en crever. Détruis pour ressentir, détruis pour qu’il se passe enfin quelque chose et tant pis si on te cogne en retour, de toute façon ça peut pas être pire et tu le sais très bien, y a qu’eux qui le voient pas.

Personne ne te frappera plus fort que tu ne le fais déjà.

 

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430 – Promesse

J’aimerais bien que tu tiennes ta promesse, pour une fois. Une fois de plus.

J’aimerais que tu sois là.

 
Tu avais dit que tu serais toujours là pour moi. Tu avais dit que si ça n’allait pas, vraiment pas, je pouvais toujours me tourner vers toi. N’importe quand. Dès que c’était vraiment nécessaire. Dès que je perdais pied.

J’ai repoussé ce moment autant que possible, mais là ça fait trop longtemps que je coule au lieu de nager, et il n’y a pas le moindre rivage à l’horizon. Pas même une petite bouée.

 
Je suis en train de me noyer.

 
J’ai besoin de toi, tu sais. D’autres gens sont présents bien sûr, d’autres s’inquiètent pour moi mais aucun ne sait faire ce que tu sais faire. Aucun ne le peut. Aucun n’arrive à attraper mon âme pour l’extirper de la mélasse noire dans laquelle elle s’est plongée – il n’y a que toi, que ta présence pour la faire ressortir.

Viens me voir, s’il te plait. Aide-moi, comme tu avais juré de le faire.

 
Depuis quelques jours j’hésite – j’hésite à t’écrire, à t’appeler, à m’en remettre à toi. La dernière fois tu m’avais rejeté violemment, et j’avais été incapable de répondre à ta question : pourquoi, cette fois-ci, voulais-je te voir ? Qu’est-ce qui me poussait à revenir ? Pourquoi faisais-je appel à toi ?

Aujourd’hui je connais la réponse. Aujourd’hui je sais que j’ai besoin de te voir parce que ça va mal, et que ta simple présence me permet d’aller mieux. Je sais que toi seule sait m’aider.

 
Tu vas bien venir m’aider, hein ? Tu as promis.

Tu as promis…

 

425 – Quartier libéré

J’ai même pas eu envie de te croiser. Je suis passé en bas de chez toi ce soir, littéralement en bas de chez toi, j’aurais pu frapper, sonner, hurler, je suis passé en bas de chez toi et je n’ai même pas eu envie de te croiser.

Ça n’était jamais arrivé.

 
Bien sûr, j’ai cru te voir plusieurs fois. J’ai cru que tu étais dans mon wagon de métro puis dans celui d’à côté ; j’ai cru que tu étais dans les couloirs, dans les escaliers, sur la petite place non loin de chez toi, sur un banc, chez le primeur. Je t’ai vue partout et ça ne m’a rien fait : je ne te cherchais pas.

Je ne te cherche plus.

 
C’est très libérateur, tu sais. De ne plus faire de détour en priant pour tomber sur toi, de ne plus épier les gens au cas où tu te caches parmi eux, de ne plus espérer, espérer, espérer, espérer sans jamais rien voir venir. J’ai l’impression d’avoir à nouveau le droit de me balader librement, l’impression de me réapproprier un terrain qui t’appartenait, l’impression d’avoir récupéré une partie de la ville.

Une partie de ma vie.

 
J’ai marché dans ton quartier. J’ai marché dans ton quartier sans m’en soucier – et c’était presque comme marcher sur le sommet de l’Everest, comme marcher sur la lune. C’était inédit, renversant, grisant. J’étais là, et pour la première fois en des années j’étais vraiment simplement là, là et non dans un lieu imaginaire nommé « vers chez toi ». D’ailleurs je n’ai pas marché dans ton quartier, en réalité. J’ai marché dans un quartier.

Un quartier comme les autres.

 
Un quartier comme les autres, pour une fille comme les autres.

 

416 – This is it experienced

Ça va faire deux ans, cette nuit. Deux ans que, pour la première fois, je touchais ton corps qui aurait dû m’être interdit.

Dans la pénombre de ton appartement, quelque part entre le 24 et le 25 juin, on s’est embrassé. On s’est caressé, mais seulement par-dessus nos vêtements. Il ne fallait pas.

 
Il ne fallait pas, mais on ne pouvait pas faire autrement.

 
Cette nuit-là nous avions regardé This is it, le documentaire sur la dernière tournée de Michael Jackson. Nous ne nous étions même pas rendu compte qu’il s’agissait des trois ans de sa mort ; on voulait juste admirer ensemble ses pas, son travail, son intensité. Quand le film s’est terminé nous avons laissé tourner le menu du DVD en boucle – c’était Earth Song qui passait alors sans arrêt.

Earth Song qui a rythmé notre découverte de l’autre.

 
Quand je suis parti de chez toi ce matin-là, à l’aube, je me suis créé une très courte liste de lecture, avec sept morceaux de Michael Jackson. Les sept qui, pendant et après le film, me rappelaient cette soirée. Je l’ai écoutée en marchant dans Paris le cœur léger, l’âme transportée par la puissance de ce que je venais de vivre. Je me remémorais ta peau sous mes doigts, ta chaleur contre moi et ton odeur, ton odeur qui parfois me hante encore aujourd’hui.

C’était un merveilleux matin de juin, après une merveilleuse nuit de juin, pendant un merveilleux mois de juin.

 
Demain, ça fera cinq ans que Michael Jackson est mort. Deux ans que je t’ai goûtée pour la première fois. Deux ans que je sais ce que provoquent tes lèvres sur ma peau et les miennes sur la tienne.

Deux ans, et désormais il y a bien longtemps que je n’ai plus droit à tes baisers mais ce soir, seul dans mon lit, baigné dans la lumière de la lune, je regarde This is it.

 
Je regarde This is it, et je pense à toi en murmurant doucement : « What about us? »

 

412 – Aussi con qu’absurde

T’y as pensé, ce soir ? T’y as pensé ? Tu t’es dit que tu ratais un truc, que t’étais bien conne de rester chez toi plutôt que de venir, que tu passais à côté de ta vie ? Tu te l’es dit, tout ça ?

J’espère. Ouais, j’espère que ça t’es venu à l’esprit, et que c’était loin d’être agréable. Je te souhaite d’être triste, voilà où nous en sommes rendus.

 
Te connaissant ça n’a même pas effleuré ta pensée, d’autant qu’il y avait plein d’autres choses à faire ce soir, mais je peux pas m’empêcher de me dire que si ça se trouve, ton esprit a vagabondé assez pour parvenir jusqu’à nous. Pour parvenir jusqu’à moi. Peut-être que t’as eu cinq minutes de répit, que t’as réalisé ce qui se passait de l’autre côté de la ville, et que d’un coup le poids de tes choix absurdes s’est abattu sur toi.

Peut-être que, subitement et pour un très court instant, tu n’as plus pu l’éviter.

 
Je te déteste de me faire me sentir comme ça, tu sais. De me pousser à être tellement en colère contre toi que je veux que tu te tortures. C’est pas moi, je pense pas comme ça d’habitude, je hais penser comme ça, mais tu m’y forces alors je te déteste – je te déteste parce qu’à cause de toi je me déteste.

La seule chose qui me soulagerait serait que tu te détestes toi aussi, et c’est aussi con qu’absurde.

 
Nous, on a passé une bonne soirée. J’ai passé une bonne soirée. On a ri, discuté, partagé, raconté des vérités. Un vrai beau moment entre amis, avec des gens qui s’apprécient profondément. Des gens qui s’aiment.

Il ne nous manquait qu’une chose.

 
Il ne me manquait que toi.

 

401 – Vide post-coïtal

Je me sens toujours un peu vide, après. Vidé, comme certains ne sont pas seuls mais se sentent esseulés.

Elles ont beau essayer, elles ne sont pas Elle et n’arrivent jamais à l’égaler.

 
Il y a des choses qu’on ne peut expliquer. Qu’on ne peut recréer, ni retrouver. L’alchimie que j’avais avec Elle est de celles-ci ; un truc impensable, inimaginable, qui rendait le moindre petit baiser mémorable et quasiment jouissif. J’exultais chaque fois que ses mains se posaient sur moi ; ses lèvres m’enivraient et m’emmenaient dans des endroits où je n’étais jamais allé, et où je ne suis jamais retourné par la suite.

C’était merveilleux et, surtout, c’était unique.

 
Depuis Elle, des femmes, il y en a eu. Assez peu finalement, peut-être cinq ou six ; certaines pour une nuit, d’autres pendant des mois. Aucune n’a su m’éviter ce vide atroce après l’amour – aucune n’était Elle. Elles n’y sont pour rien évidemment, la majorité était même très douée pour la bagatelle. Seulement ce n’est ni une question de technique, ni une question d’envie ou de volonté.

C’est à un degré au-dessus. Presque mystique.

Quelque chose que l’on ne maitrise pas.

 
J’ai l’impression d’être un drogué que l’on a sevré contre sa volonté. Plus rien ne vaut le trip originel, la première prise, le premier décollage. Il n’y a que des palliatifs. Des remplaçants de plus ou moins bonne qualité. Des maigres compensations.

Je couche, je kiffe, je jouis, mais ça s’arrête là. Après c’est le grand vide, l’abysse, le néant. La plénitude n’existe plus, comme Elle n’existe plus.

 
Je suis toujours seul. Même lorsqu’on est deux.

 

394 – Oubli

J’ai un truc à te dire qui va te faire plaisir : il y a longtemps que je n’ai pas pensé à toi. Je sais que ça te ravit.

Ne le cache pas.

 
Le temps passe, et j’oublie la douceur de ta peau contre celle d’autres. J’oublie l’éclat de ton sourire, la fraîcheur de tes lèvres et les plaisirs qu’elles m’ont procurés. J’oublie la force de tes doigts qui s’accrochent aux miens, l’espièglerie de ton regard et les reflets hypnotisants de tes cheveux.

Je t’oublie, c’est bien ce que tu demandais n’est-ce pas ?

 
Ton image estompée, même les souvenirs les plus tenaces s’effacent. Il me reste encore quelques impressions, des flashes qui reviennent notamment quand je sens une odeur semblable à la tienne, mais je n’ai pas grand chose d’autre à me mettre sous la dent. Il y a quelques semaines cela m’aurait dérangé ; désormais ta disparition n’est qu’un changement parmi d’autres, une preuve que le temps avance – et moi avec.

Tu as été mon présent, tu as été mon futur, tu es désormais le passé. Rien que le passé.

 
Tu obtiens enfin ce que tu as si souvent réclamé. Ce que tu as tout fait pour avoir, y compris être odieuse. Tu ne pouvais pas partir et me laisser ton souvenir, ça non ; il te fallait tout détruire sur ton passage, tout emporter et démolir. J’ai résisté autant que j’ai pu mais désormais c’est fini, j’ai perdu et tu as gagné.

Tu n’habites plus mes pensées.

 
Au fond, tout au fond de moi, une maigre lueur subsiste et insiste pour me faire croire que tout cela est une erreur, que c’est un plan de ta part pour que je souffre moins de ton absence, pour que ton départ ne me fasse pas aussi mal qu’il t’a fait mal, car tu ne le souhaitais pas en réalité. Ces chimères s’évanouiront bientôt elles aussi, et je serai enfin libre. Libéré de toi.

Libre et vide.

 

367 – L’assassinat d’Elle par la lâche S.

Je t’avais envoyé un message simple. Poli. Une requête banale, sans arrière-pensée, sans allusion, sans agression.

Tu m’as répondu avec un pavé quatre fois plus long que ma missive originale, bourré d’attaques et de violence.

 
Tu n’es plus Elle.

 
Elle

 
Ce genre de choses, ça ne devrait pas arriver – encore moins de la sorte. J’aurais dû me réveiller un jour en me disant que je ne t’aimais plus, me lever et réaliser que je ne ressentais plus rien de spécial pour toi, sortir de chez moi et pour la première fois ne pas me sentir irrésistiblement attiré vers chez toi. Ça aurait dû se passer comme ça. Non, Elle n’aurait pas dû disparaître à cause de toi, ni à cause de ton insistance à la piétiner jusqu’à la mort.

Elle n’aurait dû pouvoir disparaître qu’à cause de moi.

 
Je n’arrive pas à comprendre ce qui t’arrive. À comprendre ce qui t’a rendue si haineuse contre moi. Au début je n’y croyais même pas ; aujourd’hui je suis bien obligé de l’admettre, même si je n’en ai pas envie.

Tu n’es plus que hargne envers moi.

 
Tu m’as frappé si fort, avec ce message, que tu en as éclaboussé le passé. En fracassant le présent et le futur tu as contaminé les souvenirs ; c’est comme si je n’y avais plus accès, comme s’ils étaient là mais relevaient de la fiction. C’est bien pour ça que je dis que tu as piétiné Elle : tu la laisses à l’agonie, déjà morte dans ton cœur et gravement blessée dans le mien.

J’ai bien peur qu’Elle ne s’en remette pas – ce qui était sûrement ton but, après tout.

 
Tu as gagné, S. Tu as gagné, je ne peux m’empêcher de penser que quelqu’un d’autre gagne à travers toi, qu’un tel changement est impossible de façon naturelle, mais je n’ai pas vraiment le choix. Tu n’es plus que toi, tu n’es plus que S., tu n’es plus qu’une personne qui sera passée comme ça dans ma vie, une de plus, une erreur de jugement de plus.

Tu as tué Elle.

 
Je ne sais pas si je pourrai te le pardonner, un jour.

Je ne sais pas.

 
Adieu.

 

358 – Insomnie

Il n’y a plus de lumière dans mes nuits. Tu n’es pas là.

Tu me manques.

 
Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas ressenti mais ce soir, à la faveur d’une insomnie, je réalise combien je suis seul depuis que tu es partie. Le vide que tu as laissé, je n’aurais pu l’imaginer. Je ne m’y attendais pas.

C’était impossible à prévoir.

 
Tu vois, là, dans le noir, c’est toi que j’ai envie d’appeler. Toi, après tout ce temps. Toi à qui j’ai envie de confier que ça ne va pas, que je suis un peu perdu en ce moment, que je ne sais pas vers où aller. Je ne te demanderais pas de réponses, ça non, mais rien que de te savoir à l’écoute, je serais rassuré.

Tu as toujours eu cet effet-là sur moi, et j’avais exactement le même sur toi, tu te souviens ?

 
Peut-être que, pendant tous ces mois loin de moi et de nous, tu as toi aussi connu des nuits blanches indésirées. Peut-être qu’au cours de celles-ci tu as ressenti ce que j’éprouve ce soir ; peut-être t’es tu retrouvée face aux mêmes abysses nocturnes, face aux mêmes cauchemars bien réels.

Peut-être alors que tu as pensé à moi, comme je pense à toi. Peut-être.

 
Je connaissais la solitude, tu sais. J’allais même jusqu’à l’apprécier. Elle pouvait être un refuge, une protection ; une retraite, loin des gens, du monde et des agressions. Être seul était parfois la solution, ma solution.

Cette nuit c’était différent. Très différent.

 
La solitude est bien plus difficile à supporter, quand elle n’est que l’un des symptômes de l’absence et du manque.

 

355 – Soirée décalée

Elle avait des trucs à faire avant de me voir, ce soir-là. Moi je n’avais rien mais j’ai fait comme si : je ne voulais pas qu’Elle se sente pressée, ni passer pour le type qui n’a rien de prévu un vendredi soir. J’ai dit que je voyais des amis et qu’on pouvait se retrouver après, chez moi.

Puis je l’ai attendue.

 
C’était rassurant, de savoir que quelques heures plus tard Elle serait là. On s’est écrit de temps en temps pendant la soirée, parce qu’on n’a jamais su s’en empêcher ; je faisais attention, toutefois, à ne jamais répondre trop vite. Il fallait maintenir l’illusion, lui faire croire que je n’étais pas déjà chez moi, en train de regarder une série tout en me goinfrant de sucreries.

Je culpabilisais un peu de ne pas lui dire la vérité, de ne pas en être capable en fait, mais j’étais plus à l’aise dans ce mensonge qui ne lui voulait aucun mal plutôt que dans la réalité.

 
J’ai préparé tout ce dont on pourrait avoir besoin. J’ai rangé l’appartement, allumé quelques bougies, sélectionné des chansons pour une playlist qui nous suivrait tout au long de la nuit. Je voulais que tout soit parfait pour Elle ; j’avais le temps de tout arranger, alors je ne m’en suis pas privé.

Trente minutes avant l’heure à laquelle nous avions prévu de nous rejoindre, Elle m’a envoyé un message pour me confirmer qu’Elle était en route.

 
Dix minutes avant son arrivée, je me suis mis à la guetter. L’oreille tendue, j’attendais de l’entendre pousser la lourde porte de l’immeuble. C’est un son qui m’a toujours plu, le clic de cette porte qui s’ouvre – le son des espérances comblées. Je n’eus pas à patienter bien longtemps : Elle était en avance et, quelques instants plus tard, Elle sonnait à l’interphone.

Elle était là. Elle était enfin là.

 
Ma soirée pouvait commencer.